‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 157 sur 311 · D'un cinquième · texte numérisé non relu

D'un cinquième

San et moi, mon procès étoit perdu. Tout cela se fit si brusquement et tellement sous la cheminée que je ne pus être averti à temps; tout étoit fait quand j'en parlai au chancelier, qui, tout mon ami qu'il étoit, n'y voulut rien entendre, pour n'avoir pas à y retoucher et à disputer contre le premier président, plus profond que lui et avec lequel tout étoit convenu. Cette déclaration, avec sa maligne clause, proposée, dressée, enregistrée, ne fut donc presque que la même chose, après quoi je n'eus plus qu'à m'avouer vaincu.

La déclaration ne fut pas plus tôt publique qu'elle réveilla d'autres parents de M"* de Portes, qui, n'ayant point renoncé à sa succession, se portèrent pour héritiers, et dirent juridiquement à M"* de Lussan le sic vos non vohis de Virgile. M"* de Lussan en fut outrée, et pour l'honneur et pour le profit. Elle se voyoit enlever le fruit de ses travaux, et réduite de plus à prouver une parenté qui emportoît nécessairement celle de Monsieur le Prince, dont elle s'étoit toujours piquée et prévalue, et qu'elle savoit bien n'exister point. G'étoit donc là un étrange affront.

Son mari étoit un fort galant homme,- à Monsieur le Prince père et fils de tout temps, qu'une très-belle action fit chevalier de l'ordre, que j'ai racontée ici quelque part, mais alors fort vieux et sourd, qu'on ne voyoit plus, et qui laissoit tout faire à sa femme.

C'étoit une grande créature de peu de chose, dont le nom étoit Raimond, souple, fine, hardie, audacieuse, entreprenante, et d'une intrigue de toutes les façons, qui avoit tiré tous les meilleurs partis de l'hôtel de Condé, et qui avoit si bien courtisé M""* du Maine qu'elle avoit marié sa fille unique au duc d'Albemarle, second bâtard du roi Jacques II, et qui ne bougeoit de Sceaux. Elle passoit pour riche, et il se trouva qu'ils n'avoient rien. Elle hasarda sous cette protection des manières de princesse du sang, dont le duc de Berwick ne lui avoit pas donné l'exemple, et qui aussi ne durèrent pas longtemps. Elle

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devint bientôt veuve et sans enfants, et se remaria depuis à Mahoni, lieutenant général irlandois, qui se signala tant à la surprise et reprise de Crémone, où j'en ai parlé. Le mariage fut tenu secret, pour conserver son nom et son rang de duchesse ; et a vécu et est morte il n'y a pas longtemps, dans une grande indigence et dans la plus profonde obscurité.

Pour en revenir à Tafifaire, le bisaïeul de M. de Lussan avoit épousé une Budosen 1558, etMM. de Disimieu, gens de qualité de Dauphiné, étoientfils d'une sœur de la Budos, femme du dernier connétable de Montmorency, et du marquis de Portes, beau-père de mon père, par conséquent, comme la première duchesse de Saint-Simon, cousins germains de la mère de Monsieur le Prince le héros. C/étoit bien là une parenté réelle et proche, et non pas celle de Lussan. Ce fut aussi ce cruel soubresaut qui fit toute l'aigreur de Tafifaire. L'aîné de ces deux Disimieu n'avoit laissé qu'une fille, qui fut la comtesse de Verue, mère du comte de Verue tué à Hochstedt, dont la femme, fille du duc de Luynes, lui fut enlevée par le duc de Savoie, ainsi que je l'ai rapporté ailleurs, dont elle a eu M"* de Carignan et d'autres enfants. Le cadet Disimieu avoit eu l'abbaye de Saint-Aphrodise de Béziers, sans avoir jamais pris aucuns ordres. Il fut longtemps en commerce avec la fille d'un mestre de camp de cavalerie, du nom de Saline, noblement établi depuis plus de trois cents ans en Dauphiné; il en eut plusieurs enfants, l'épousa ensuite en mettant les enfants sous le poêle, et cela publiquement, en présence des deux parentés, et ont toujours depuis bien vécu ensemble. Par les lois, ces enfants devinrent légitimes, et jusqu'à M"' de Lussan personne ne s'étoit avisé de le leur contester.

L'aîné de ces enfants, muni des pouvoirs et du désistement de M"'* de Verue et des siens en sa faveur, fut celui qui se présenta contre M"* de Lussan, et qui, ne connoissant personne à Paris, s'adressa à nous pour avoir protection contre les chicanes et le crédit de cette femme. Elle

Fattaqua sur sa naissance, elle se porta à des inscriptions en faux honteuses, et perdit son procès àlagrand*chanibre avec infamie. Ce qui Tirrita le plus fut que Disimieu lui contesta sa parenté. Il n'y eut détours ni tours de passepasse qu^elle ne mît en usage pour éluder et faire perdre terre à un provincial inconnu et peu pécunieux, et cela seul montroitla corde. À la fin pourtant il fallut prouver; alors elle ne put apporter que des extraits mortuaires, des extraits baptismaux, des contrats de mariage, par lesquels elle montra bien Talliance du bisaïeul de son mari, que j'ai expliquée ci-dessus, mais qui ne prouvoient aucuns enfants de ce mariage; et comme ce bisaïeul se remaria en secondes noces, et que les extraits baptismaux et mortuaires des enfants se trouvèrent exprimant uniquement le nom du père et point celui de la mère, et que M"* de Lussan n'apporta point de contrat de mariage d'eux, cette affectation fît justement conclure que ces enfants étoient de la seconde femme, et point de la Budos, ce qui faisoit tomber tout droit à rien prétendre aux biens de M"' de Portes et à toute parenté avec Monsieur le Prince. Outrée de rage, et n'ayant de ressource qu'à faire perdre terre à Disimieu, elle l'accabla des plus atroces chicanes, jusqu'à s'inscrire en faux contre l'arrêt qu'il avoit obtenu contre elle à la grand'chambre ; et après qu'elle y eut honteusement succombé, elle se pourvut au conseil en cassation.

Jusque-là tout s'étoit passé en procès ordinaire. Toute la maison de Condé avoit sollicité publiquement pour M"' de Lussan, sur sa périlleuse parole, et moi contre elle, sans que cela eût été plus loin ; et c'est pour ce qui va suivre que j'ai été obligé de faire cet ennuyeux narré. L'affaire s'instruisit au conseil, tandis qu'en même temps M"* de Lussan présenta au Parlement une requête civile, pour n'omettre rien d'étrange, dont elle fut aussitôt déboutée.

Cependant je fus averti de toutes parts que cette femme se déchalnoit contre moi, disoit partout que, de dépit

d'avoir perdu un procès contre elle, je Jui suscitois le fils d'un moine et d'une servante pour la tourmenter, et cent autres impertinences, que Madame la Princesse et Madame la Duchesse voulurent bien croire, ou en faire le semblant, et répéter à demi d'après elle, en sorte que cela commençoit à faire grand bruit. Je ne crus pas devoir m'en tenir aux démentis avec elle; je fis donc un mémoire fort court, qui exposoit nettement les faits, la supposition de la parenté, les infâmes chicanes, et qui, sans ménagement aucun, peignit au naturel cette ardente et méchante créature : tout y étoit si clairement prouvé, qu'il n'y avoil point de réponse possible à y faire.

Avant que de le répandre, je demandai un quart d'heure à Monsieur le Prince : je lui expliquai les faits, je lui lus mon mémoire, je lui dis que je ne pouvoisme justifier des mensonges qu'il plaisoit à M"' de Lussan de 'débiter contre moi qu'en prouvant ses artifices et ses friponneries et les mettant au net et au jour; j'ajoutai que M. et M"' de Lussan ayant l'honneur d'être à lui et à Madame la Princesse, je ne le voulois pas publier sans lui en demander la permission. Monsieur le Prince glissa sur M"* de Lussan, me répondit qu'il étoit très-fâché qu'elle se fût attiré une si vive repartie, que si l'afi'aire étoit de nature à pouvoir s'accommoder, il s'y offriroit à moi, que voyant la chose impossible, j'étois le maître de publier mon mémoire, et qu'il m'étoit fort obligé de l'honnêteté que je lui témoignois en . cette occasion. : il m'en fit extrêmement dans toute cette visite, de laquelle je sortis fort content.

J'allai plusieurs fois chez Monsieur le Duc pour en faire autant à son égard, et ne le pouvant rencontrer chez lui ni ailleurs, je priai le duc de Coislin, son ami particulier, de le lui dire et de lui donner mon mémoire. Je le portai à Paris à Madame la Princesse, qui me reçut poliment, mais froidement, et qui s'excusa de l'entendre. Je crus devoir faire la même chose à l'égard de M. le duc du Maine, à

cause de ce que j'ai expliqué du mariage de M"* d'Albemarie, et par cette raison à Tégard de la reine d'Angleterre, qui me reçut le mieux du monde, et M. du Maine plus poliment encore, s'il se peut, que n'avoit fait Monsieur le Prince. Pour Madame la Duchesse, je la crus trop prévenue pour aller chez elle; je lui fis dire que c'étoit par ménagement, en lui faisant donner mon mémoire. Content de ces mesures, je le publiai, j'en donnai à tout le monde, et je l'accompagnai de tous les propos que M"" de Lussan méritoit; je fus fort appuyé de beaucoup d'amis, qui y firent dignement leur devoir : ainsi l'éclat fut grand.

Monsieur le Duc poussé par Madame la Princesse, Madame la Duchesse, je crois, par d'Antin, qui n'avoit pu me pardonner la préférence sur lui de l'ambassade de Rome quoique je n'y eusse eu aucune part et qu'elle n'eût point eu d'effet, ne se laissèrent persuader ni par mes raisons, ni par mes honnêtetés pour eux, ni par l'exemple de Monsieur le Prince, qui n'ouvrit jamais la bouche ni pour ni cont-re : ils éclatèrent en propos. Madame la Duchesse même les voulut entamer par deux fois les soirs dans le cabinet du Roi, et toutes les deux fois elle fut arrêtée tout court par M"* la duchesse d'Orléans, qui prit mon parti sans que je l'eusse fait prévenir. Une autre fois, et au même lieu, elle attaqua là-dessus M. du Maine, duquel elle n'eut pas lieu d'être contente, quoique alors en intimité; et en effet, lui et M"* du Maine imitèrent le silence de Monsieur le Prince. Cette fougue m'engagea à prendre des mesures auprès de gens de mes amis à portée de faire instruire le Roi et M""" de Maintenon, et Monseigneur, avec qui Madame la Duchesse étoit parfaitement.

L'affaire, en attendant, cheminoit au conseil. M"* de Lussan voulut répondre vivement, sinon solidement, à mon mémoire. Monsieur le Prince, sans que je le susse, le lui défendit, et de plus lui lava cruellement la tête. Elle se réduisit donc à faire courir quelques lignes écrites à la

main, qui, sans entrer dans l'affaire ni dans aucun fait, exprimoient en ternies respectueux, mais artificieux, la surprise et là douleur de se voir si cruellement 'déchirée par un homme de mon mérite, et avec si peu de mesures, dans un temps (c'étoit celui de Pâques) que j*avois accoutumé de consacrer tous les ans dans la plus sainte maison de France : elle vouloit dire la Trappe, dont je me cachois fort, et où je passois d'ordinaire les jours saints, sous prétexte d'aUer à la Fer té pendant la quinzaine de Pâques, qui est un temps fort ordinaire d'aller à la campagne.

J'eus lieu de soupçonner que Monsieur le Duc n'avoit pas dédaigné de travailler à ce peu de lignes, et que c'étoit de lui que partoit ce ridicule qu'on essayoit de m'y donner. Je pris donc le parti de le mépriser. Je me contentai de dire qu'une vaine déclamation, qui n'osoit entrer «n rien, n'étoit pas une réponse à un mémoire où la conduite de M""* de Lussan, et beaucoup plus les discours des personnes dont elle avoit surpris la protection, m'avDient obligé d'expliquer des faits fâcheux, et de mettre au net beaucoup de choses honteuses, à quoi il falloit manquer bien absolument de réponses pour n'avoir de ressource qu'en de si misérables pauvretés. Néanmoins, je voulus instruire M"' le duc de Bourgogne, duquel j'eus une trèsfavorable audience dans son cabinet, et à qui je lus mon mémoire. M"* la duchesse de Bourgogne la fut aussi S et s'en expliqua comme je le pouvois désirer.

Enfin le procès, tant et plus allongé, prit fin au conseil. Tous les juges, sans exception, n'y opinèrent que par des huées et des cris d'indignation, et, ce qui est rare au conseil, M"' de Lussan y eut la honte des dépens, de l'amende et de tous les plus injurieux assaisonnements.

Cette femme en attendoit l'événement chez Madame la Duchesse. Les filles de ChamiUart étoient en ces temps-là

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