‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 158 sur 311 · Fut instruite auMi · texte numérisé non relu

Fut instruite auMi

la fleur des pois, et ne bougeoient de chez M"* la duchesse de Bourgogne et de chez Madame la Duchesse. Ma bellesœur s'y trouva en ce même moment. On vint la demander; c'étoit son écuyer, qu'elle avoit envoyé à la porte du conseil attendre, et qui accouroit lui apprendre le jugement. Elle rentra en sautant et riant, et s'adressant à Madame la Duchesse, lui dit ce qui venoit d'être décidé, en présence de M"' de Lussan et de la compagnie. Madame la Duchesse en fut si piquée, qu'elle lui répondit qu'elle se passeroit bien de marquer tant de joie chez elle. La duchesse de Lorges répliqua qu'elle étoit ravie, et, avec une pirouette, ajouta qu'elle ne la reverroit que quand elle seroit de plus belle humeur, et s'en vint me le conter. Madame la Duchesse la bouda vingt-quatre heures, et fut la première à se vouloir raccommoder.

Ce jugement fit grand bruit, mais il ne put dégoûter M"* de Lussan de ses chicanes : elle présenta au Parlement une seconde requête civile. Je ne continuerai pas le récit d'une affaire si criante et si infâme, dont elle ne put jamais venir à bout. Je ne l'ai rapportée que pour expliquer ce qui me brouilla avec Monsieur le Duc et Madame la Duchesse.

Après ce qui s'étoit passé, nous ne crûmes pas devoir rien rendre davantage à l'un ni à l'autre, et nous cessâmes de les voir l'un et l'autre, même aux occasions marquées. Madame la Duchesse, qui s'en aperçut bientôt, se plaignit modestement : elle dit qu'elle ne savoit ce qu*elle nous avoit fait, qu'il étoit vrai qu'elle avoît été pour M"* de Lussan, que cela étoit libre, qu'elle n'avoit rien dit là-dessus qui pût nous faire peine, que d'ailleurs M"* de Lussan étoit à Madame la Princesse, et qu'elle lui avoit des obligations qu'elle n'oublieroit jamais : je ne sais pas de quelle nature elles pouvoient être, ni si elles faisoient beaucoup d'honneur à l'une et à l'autre. Ces plaintes se firent en sorte qu'elles nous revinssent. Madame la Duchesse y ajouta toutes les prévenances possibles à Marly à M^* de Saint-Simon, qui les reçut

256 MORT DU MARÉCHAL d'ESTRÉES. [1707]

avec un froid respectueux, des réponses courtes, sans jamais lui parler la première ni s'approcher d'elle, sinon à la table du Roi, quand elle s'y trouvoit placée auprès d'elle. Elle redoubla ses plaintes à Fontainebleau, sur ce qu'étant entrée chez M'"* de Blansac, qui étoit malade, j'en sortis aussitôt; et fit indirectement tout ce qu'elle put pour raccommoder les choses. Ce n'étoit pas qu'elle se souciât de nous, mais ces princesses voudroient dire et faire sur chacun tout ce qui leur plaît, et leur orgueil est blessé quand on cesse de les voir. Pour Monsieur le Duc, qui a toujours mené une vie particulière jusqu'à l'obscurité, et qu'une férocité naturelle, que son rang appesantissoit encore, renfermoit dans un très-petit nombre de gens, assez étranges pour la plupart, je n'en reçus ni malhonnêtetés ni agaceries; il me salua seulement, lorsqu'il me rencontra depuis, d'une façon plus marquée et plus polie. A l'égard de M. le prince de Conti, que je voyois, il ne fallut aucune précaution avec lui ; il connoissoit la pèlerine, et ne se contraignit pas d'en dire son avis. Je le répète, on trouvera dans la suite qu'il étoit nécessaire d'expliquer toute cette espèce * de démêlé.

Le maréchal d'Ëstrées mourut au mois de mai, à Paris, à quatre-vingt-trois [ans] passés, doyen des maréchaux de France, comme son père et son fils, singularité sans exemple, et de trois générations de suite maréchaux de France, et toutes trois doyens, et toutes trois dignes du bâton, tous trois aussi chevaliers de l'ordre. Celui-ci jouissoit, depuis près de quatre ans, de la joie de voir son fils maréchal de France. Il l'avoit été fait seul au printemps de 1681, onze ans après la mort de son père, avec l'applaudissement public, et son impatience depuis longtemps de l'en voir décoré. Il étoit estropié d'une main, dès sa première campagne, colonel d'infanterie au siège de Gravelines, en 1644. Dès 1655 il fut fait lieutenant général; il

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