‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 220 sur 311 · ÉQUIPÉE DELA COMTESSE DE SOISSONS · texte numérisé non relu

ÉQUIPÉE DELA COMTESSE DE SOISSONS

et brigadier de cavalerie en France. C'étoit un homme fort laid, dç peu d'esprit, de beaucoup de valeur, d'honneur et de probité, et qui s'appliquoit fort à la guerre. Son trisaïeul étoit frère de ce célèbre Lamoral, comte d'Egmont, à qui le duc d'Albe fit couper la tête. Celui-ci avoit succédé à son frère aîné, mort sans enfants d'une Aremberg, veuve du marquis de Grana, gouverneur des Pays-Bas. 11 fit, peu de jours avant sa mort, un testament par lequel il légua au roi d'Espagne toutes ses prétentions et ses droits sur les duchés de Gueldre et de Juliers, sur les souverainetés d'Arkel, Meurs, Horn, les seigneuries d'Alkmaer, Purmerend, etc., et tous ses biens à sa sœur, qui avoit épousé Nie. Pignatelli, duc de Bisaccia, gouverneur des armes du royaume de Naples, retiré à Paris, dont le fils aîné a épousé la seconde fille du feu duc de Duras, fils et frère aîné des maréchaux-ducs de Duras. Ce comte d'Egmont avoit une sœur, cadette de celle-là, mariée au vicomte de Trasignies; mais tous les biens avec la grandesse ont passé au fils de la duchesse de Bisaccia dont je viens de parler, et qui porte le nom de comte d'Egmont et les armes.

La comtesse de Soissons, veuve de celui qui fut tué devant Landau, frère aîné du prince Eugène, étoit dans un couvent à Turin. Elle tint des propos, je ne sais sur quoi, qui la firent chasser par Monsieur de Savoie de ses États. Arrivée à Grenoble, elle écrivit à M"* de Maintenon pour la prier de lui accorder Saint-Cyr pour retraite. Chamillart lui manda, par ordre du Roi, de n'entrer pas plus avant dans le royaume. Elle n'en dit mot, et arriva à Nemours, tout auprès de Fontainebleau, où le Roi étoit. Il envoya lui commander d'en partir sur-le-champ, et de s'aller mettre dans un couvent à Lyon, où elle alla.

La cour de Saint - Germain vint à Fontainebleau le 23 septembre, et y demeura jusqu'au 6 octobre. Le Roi y demeura jusqu'au 25 octobre, qu'il s'en retourna à Versailles par Petit-Bourg, comme il avoit fait en venant.

344 MORT DE REYEL. [1707]

Revel, que la surprise et la reprise de Crémone avoit fait chevalier de l'ordre, mourut en ce même temps. Il avoit épousé, au commencement de juillet dernier, une sœur du duc de Tresmes, dont il ne laissa point d'enfants, et fort peu de bien. Il étoit frère de Broglio, que Monsieur le Duc, de sa grâce, fit en son temps maréchal de France, par la raison que le Roule est devenu faubourg de Paris. Sa dernière campagne de guerre avoit été celle où le maréchal de Crequy avoit été battu à Consarbrtick ; il y étoit maréchal de camp, et n'avoit pas servi depuis. Nous voyons son second fils maréchal de France à meilleur titre. Puységur eut- le gouvernement de Condé, qu'avoil Revel.

La maréchale de Tourville mourut aussi, à peu près en ce même temps. Elle n'étoit rien, veuve de la Popelinière, homme d'afifaires et riche. Quoique elle en eût des enfants, elle étoit assez riche pour que Tourville eût envie de l'épouser. Langeois, homme d'affaires fort riche, donna beaucoup à sa fille pour ce mariage, et les logea. Cela ne dura guère; le mariage ne fut pas heureux. Il en resta un fils, tué dès sa première campagne, et une fille fort belle, qui a épousé M. de Brassac, et que la petite vérole, sans la défigurer, a rendue méconnoissable. Elle a été dame de M"* la duchesse de Berry.

Le faux-saunage continua à causer force désordres. Des cavaliers, des dragons, des soldats, par bandes de deux ou trois cents hommes, le firent à force ouverte, pillèrent les greniers à sel de Picardie et de Boulonois, et se mirent à le vendre publiquement. Il y fallut envoyer des troupes, et on détacha deux cents hommes du régiment des gardes, qu'on y fit marcher sous des sergents sages et entendus. Il y eut de grands désordres en Anjou et en Orléanois. On résolut de décimer ces faux-sauniers, et on envoya à leurs régiments les colonels qui avoient des gens de ce métier dans leurs troupes.

Listenois, qui étoit un fou sérieux, aussi fou que ceux qu'on enferme, et dont le frère, Beauffremont, ne l'est pas

[1707] ESCROQUERIE DE LISTENOIS. 345

moins, imagina un moyen d'escroquer douze cents pistoles à la comtesse de Mailly, sa beUe-mère, qui fit grand bruit par le tour de Tinvention. Il signa une lettre, écrite d'une main inconnue à son homme d'affaires, en Franche- Comté, par laquelle il lui mandoit que, revenant de l'armée du Rhin, il a été pris entre Benfeld et Strasbourg, qu'il ne peut avertir du lieu ni des mains entre lesquelles il est, mais qu'en payant comptant douze cents pistoles à un homme qu'il enverra les recevoir à Besançon, il sera mis en liberté. M"* de Mailly, qui apprit cette nouvelle par cet homme d'affaires, fit remettre la somme, et, avec une sage défiance, n'en dit mot; mais le bruit qu'en avoit fait l'homme d'affaires s'étoit répandu dans cette province, et de là étoit parvenu à Paris et à la cour. La date de cette capture étoit antérieure au départ de Strasbourg du maréchal de Villars, qui n'en avoit pas ouï parler, ni depuis son arrivée ; aucune lettre de la frontière depuis n'en faisoit mention. L'aventure parut des plus extraordinaires. Quinze jours après, un valet de chambre de Listenois arriva à Versailles pour chercher l'argent demandé, qu'il se défioit avoir été rendu à Besançon : il dit avoir été toujours avec lui depuis sa prise; il assura que dès qu'il auroit touché l'argent, son maître seroit mis en liberté. On voulut le faire suivre, mais il s'écria qu'on s'en gardât bien, parce qu'au moindre soupçon qu'auroient ceux qui le tenoient d'être découverts, ils le tueroient. Ce voyage et ce propos mirent l'affaire au net, et M™* de Mailly en fut pour son argent. Autres* quinze jours après, on apprit que Listenois étoit chez lui, en fort bonne santé, à Besançon. Huit jours ensuite, il arriva àl'Estangril dit à Chamillart qu'il avoit été pris par des officiers ennemis, que tous les bruits qui avoient couru depuis sur lui étoient faux, qu'il lui donneroit par écrit le récit de toute son aventure, qu'il le prioit d'en faire examiner la vérité, que, quand il en seroit suffisamment éclairci, il le prioit d'en

Page 1