‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 235 sur 311 · MONSIEUR LE GRAND VEUT ÉPOUSER · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE GRAND VEUT ÉPOUSER

lui, par le hasard que j*ai raconté p. \ en parlant de la perte de mon père, je ne fis rien dire à personne, parce que la vue de Monsieur lui avoit tout dit pour lui et pour les siens, sinon à Madame la grande-duchesse et à M"* de Guise, filles de Gaston. À la mort de M"'* d'Àrmagnac, Monsieur le Duc, en curée de l'usurpation du service seul de la communion du Roi, crut le temps favorable pour emporter celle-ci ; l'intérêt de Tassimilation des bâtards du Roi, avec les princes du sang eut pour celle-ci le même ascendant qu'il avoit eu pour l'autre, quoique il s'agît de Monsieur le Grand : le Roi, après quelque répugnance, lui ordonna d'aller avec ses enfants en manteau chez les princes et princesses du sang, et d'y faire aller ses filles en mante. Monsieur le Grand résista, représenta, tout fut inutile : il en sauta le bâton par force ; et c'est l'époque de rétablissement de ce nouveau droit. 11 a fait que presque tout le monde s'est fait dispenser depuis de voir le Roi en manteau et en mante, mais en le faisant dire après aux princes et princesses du sang, ce qui à présent revient au même, et n'affranchit plus qu^de l'importunité du vêtement.

Le grand écuyer, qui n'aimoit que lui dans le monde, n'eut pas plus tôt perdu une femme qui avoit si bien vécu avec lui, et si utilement pour sa famille, qu'il songea à se remarier. La figure et la conduite de M*"*" de Châteauthiers, dame d'atour de Madame, lui avoit toujours plu. Quoique éloignée de l'âge de la beauté, eUe en avoit encore, et grand air par sa taille et son maintien, et toujours une vertu sans soupçon dans le centre de la corruption ; la probité étoit pareille dans un lieu qui n'y étoit pas moins opposé, tout cela au moins du temps de la cour de Monsieur, qui étoit celui de sa jeunesse et de sa beauté; avec cela beaucoup d'esprit et de grâces, aimable au possible dans la conversation, quand elle le vouloit bien et que l'humeur ne s'y opposoit pas. Monsieur le Grand, un

1. Saint-Simon a laissé en blanc le chiffre de cette page. Voyez tome I, p. 45.

[1707] M"* DE GHÂTEAUTHIERS. 369

mois après être veuf, lui fit parler. C'étoit une très-bonne demoiselle, toute simple, dont le nom étoit Poudras. Ils étoient d'Anjou, et avoient des baillis dans Tordre de Malte. Elle n'avoit rien vaillant que ce que lui donnoit Madame, et n'en savoit pas même tirer, parce qu'elle étoit tout à fait noble et désintéressée. Monsieur le Grand lui fit sentir le rang et les biens qu'elle trouveroit avec lui, et le soin qu'il prendroit en l'épousant de lui assurer après lui une subsistance convenable au nom qu'elle porteroit. Elle résista, et répondit comme elle devoit sur une proposition aussi flatteuse ; mais elle ajouta qu'elle ne vouloit point faire cette peine aux enfants de Monsieur le Grand. Eux, qui virent l'empressement de leur père, et qui craignirent qu'éconduit de celle-là il n'en épousât quelque autre, furent trouver M"* de Chàteaiithiers et la conjurèrent de consentir au mariage ; ils l'en firent presser par leurs amis. Monsieur le Grand ne se rebuta point; mais la sage et modeste résistance de M"* de Châteauthiers fiit la plus forte; jamais elle n'y voulut consentir. Toute la France l'admira et ne l'en estima que davantage, Monsieur le Grand lui-même et toute sa famille. Elle préféra son repos, et «a modestie fut telle qu'elle n'en prit aucun avantage, et qu'elle évitoit même depuis de s'en laisser parler. M. le duc d'Orléans, dans sa régence, lui donna plus qu'elle ne voulut, avec quoi elle se retira, après la mort de Madame, dans une maison qu'elle loua dans Paris, d'où elle [n'est] sortie que pour aller à l'église, et n'y reçut qu'un très-petit nombre d'amis. D'une sage retraite elle s'en fit une de piété; elle s'y donna toute entière, et elle y est morte depuis deux ou trois ans, ne voyant plus presque personne, à soixante-dix-sept ou dix-huit ans.

Vilette, lieutenant général des armées navales, mourut en ce môme temps. Il étoit cousin germain de M-* de Maintenon, traité d'elle comme tel, et père de Murcé et de M"* de Caylus, dont j'ai parlé plus d'une fois. Sa mort fit une promotion dans la marine; au lieu d'un lieutenant général, il y en eut deux : le mérite fit du Casse, la faveur Saint-Simon v. ^

370 LE ROI s'entremet [1707]

fit d'O, qui de capitaine tout nouveau , et tout au plus lorsqu'il fut mis auprès du comte de Toulouse, monta à ce grade si rare et si réservé dans la marine sans être sorti de Versailles, ni s'en être absenté qu'avec M. le comte de Toulouse. On a vu qu'il en coûta de ne pas donner une seconde bataille sûrement gagnée, et Gibraltar repris, malgré la volonté de l'amiral et de toute la flotte, p. 457*. C'est ainsi que la protection puissante tient lieu de tout à la cour. Pontchartrain, qui la craignoit, et qui remis auprès du comte de Toulouse par la considération du mérite de sa femme, et raccommodé après avec le maréchal d'Estrées, n'avoit pu se rapprocher celui-ci, il" essaya la conjoncture, et lui manda, au sortir du travail avec le Roi, qu'il étoit lieutenant général. La joie de l'être, et l'orgueil flatté du message d'un ministre ennemi, le disposa à s'en ôter l'épine : un moment après il vint le remercier, et ils se raccommodèrent, comme on se raccommode d'ordinaire dans les cours.

Celui' de M*' de Soubise fit mêler le Roi d'une affaire particulière assez ridicule, contre sa coutume, entre des gens qu'il n'aimoit point et avec qui il n'avoit aucune familiarité. Le duc de Rohan, qui alternoit avec le duc de la Trémoille la présidence de^ la noblesse aux états de Bretagne, avoit cédé la sienne depuis quelque temps, avec l'agrément du Roi, à son fils aîné, que, pour accoutumer le monde peu à peu à quelque chimère dont j'ai expliqué, p. 568^, la moderne vue, il faisoit appeler le prince de Léon, et arborer le manteau ducal à tous ses enfants avec d'autant plus de facilité que, n'ayant point l'ordre, leurs carrosses passoient pour être les siens. Le prince de Léon étoit un grand garçon élancé, laid et vilain au possible, qui avoit fait une campagne en paresseux, et qui, sous prétexte de santé, avoit quitté le service pour n'en pas

1. Pages 147 et 148 de notre tome IV. t. U est bien au manuscrit.

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