MORT DE MONTBRON
qu*il ne voulut pas faire. Montbron portoit en plein le nom et les armes de cette grande et ancienne maison, fort tombée depuis longtemps, et qui le laissa faire, parce qu*on fait là-dessus tout ce qu'on veut en France. Il venoit de père en fils d'un chevalier de Montberon, général des finances en i539, qui étoit son trisaïeul, et qui portoit de Montberon brisé d'un filet en barre : cette marque, qui est d'un bâtard, et son emploi sont parlants dans un homme de ce nom. Sa postérité ne fit guère plus de figure en biens ni en emplois. Le père de celui dont il s'agit ici fit ériger son méchant petit fief de Sourdun en vicomte, sous le nom de Montberon, en 1654, servit en de petits emplois, fut gouverneur de Bray-sur-Seine, et parvint à faire deux de ses fils chevaliers de Malte. L*aîDé, dont on parle ici, se fourra dans la confiance de M. de Louvois, qui lui fit donner la seconde compagnie des mousquetaires, dont le Roi s'amusoit fort alors. Il devint lieutenant général, et successivement gouverneur d'Arras, Gand, Tournay, et Gambray, et seul lieutenant général de Flandres, où il demeuroit toujours. M. de Louvois le fit chevalier de l'ordre en la promotion [de] 1688, où il mit tant de militaires et tant de gens de bas aloi. Montbron conserva toute sa vie ses cheveux verts^ avec une grande calotte, qui figuroit fort mal avec son cordon bleu pardessus. 11 venoit voir le Roi tous les ans, et en étoit toujours bien traité et distingué. Il s'avisa d'être médecin et chimiste ; il mit un remède à la mode, qui tua la plupart de ceux qui en usèrent, tous par des cancers; il lui en vint un à la main, dont il mourut aussi. Un peu auparavant, il se démit de sa lieutenance générale de Flandres, dont le Roi lui fit donner cent cinquante mille livres par le chevalier de Luxembourg, et à sa mort il donna Gambray à Besons, et Gravelines, qu'avoit celui-ci, à Ghemerault, favori de M. de Vendôme.
M. le duc d'Orléans n'avoit pas voulu partir que mains garnies ; il savoit ce qu'il avoit coûté à sa gloire et aux succès de la guerre, la campagne précédente, du dénû-
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ment extrême de TEspagne. Lorsqu'il arrangeoit tout pour son départ, on apprit que les Maures avoient pris Oran et accordé une honnête capitulation à la garnison, qui s'étoit retirée à Muzalquivir.
Thésut, fils d'un conseiller au parlement de Bourgogne, des amis de mon père, et qui prenoit soin de sa provision de vin, mourut subitement. Il étoit secrétaire des commandements de M. le duc d'Orléans. G'étoit un garçon de beaucoup d'esprit et de connoissancos, fort singulier et fort atrabilaire, etcependant assez répandu dans le monde, où il étoit estimé et considéré au-dessus de son état: Il avoit été en même qualité à Monsieur, et quoique bien avec tout ce qui le gouvernoit, il ne laissoit pas d'être fort honnête homme. L'abbé du Bois, que nous verrons cardinal et maître du royaume, brigua fort la charge de Thésut, et M. le duc d'Orléans, avec ce foible qu'il a toujours eu pour lui, et qui semble devenu une plaie fatale aux princes pour leurs précepteurs, mouroit d'envie de la lui donner. M"* la duchesse d'Orléans, dont pourtant il avoit achevé le mariage, ne craignoit rien davantage, parce qu'elle le connoissoit, et le Roi, qui le connoissoit encore bien mieux, s'y opposa si décisivement que son neveu n'osa passer outre. Il donna donc la charge à l'abbé de Thésut, frère de celui qui venoit de mourir, tout aussi honnête homme, mais tout aussi atrabilaire, et qui avoit été employé en Hollande, en Allemagne et à Rome, pour les affaires de la succession palatine entre Madame et l'électeur palatin. L'abbé du Bois ne put digérer cette exclusion ; ne pouvant s'en prendre au Roi, ni guère à M"* la duchesse d'Orléans, son désespoir se tourna contre l'émule qui l'avoit emporté sur lui : jamais il ne lui pardonna, non pas même après que la fortune aveugle 1 eut élevé sur le plus haut pinacle. Il n'est pas temps de s'étendre sur cet étrange compagnon.
Le Roi voulut savoir les gens qui dévoient suivre M. le duc d'Orléans en Espagne, et ne voulut pas permettre que Nancré en fût : le voyage de sa belle-mère avec M"* d'Ar-
400 FONTPERTUIS; SON CARACTÈRE. [1708]
genton l'avoil gâté auprès du RoL II avoit obtenu une audience pour s'en justifier à son retour de Dauphiné, comme je l'ai dit alors ; il crut y avoir réussi, et se trouva bien étonné de ce coup de caveçon*. 11 ploya les épaules; mais en compère adroit, plein d'esprit, de fausseté et de manèges, à qui les moyens quels qu'ils fussent ne coûtoient rien, il espéra bien de se relever.
Parmi ceux qui dévoient être de la suite du voyage, M. le duc d'Orléans nomma Fontpertuis. A ce nom, voilà le Roi qui prend un air austère : « Comment, mon neveu, lui dit le Roi, Fontpertuis, le fils de cette janséniste, de cette folle qui a couru M. Arnauld partout I je ne veux point de cet homme-là avec vous. — Ma foi, Sire, lui répondit M. le duc d'Orléans, je ne sais pas ce qu'a fait la mère, mais pour le fils, il n'a garde d'être janséniste, et je vous en réponds; car il ne croit pas en Dieu. — Est-il possible, mon neveu ? répliqua le Roi en se radoucissant. — Rien de plus certain. Sire, reprit M. d'Orléans; je puis vous en assurer. — Puisque cela est, dit le Roi, il n'y a point de mal, vous pouvez le mener*. » Cette scène, car on ne peut lui donner d'autre nom, se passa le matin ; et l'après-dînée même, M. le duc d'Orléans me la rendit pâmant de rire, mot pour mot, telle que je l'écris. Après en avoir bien ri tous deux, nous admirâmes la profonde instruction d'un roi dévot et religieux, et la solidité des leçons qu'il avoit prises de trouver sans comparaison meilleur de ne pas croire en Dieu que d'être ce qu'on lui donnoit pour janséniste, celui-ci dangereux à suivre un jeune prince à la guerre, l'autre sans inconvénient par son impiété. M. le duc d'Orléans ne se put tenir d'en faire le conte, et il n'en parloit jamais sans en rire aux larmes. Le conte courut la cour et puis la ville ; le merveilleux fut que le Roi n'en fut point fâché. C'étoit un témoignage de son attachement à la bonne doctrine, qui, pour ne lui pas déplaire, éloignoit