‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 3 sur 311 · MAUVAISE CONDUITE DE LA FEUILLADE · texte numérisé non relu

MAUVAISE CONDUITE DE LA FEUILLADE

rivières gardées, les passa et devança M. de Vendôme, qui revenoit de cette belle course ^ de Trente, et arriva à temps de sauver Monsieur de Savoie, comme je Tai marqué en son temps.

On avoit beau presser le siège par des courriers redoublés, le temps perdu ne se pouvoit regagner; et Chamillart fut obligé de mander à son gendre le mauvais effet ' de ses courses par monts et par vaux après un fantôme qui ne se montroit que pour le séduire et qui lui échappoit toujours. Personne n'osoit dire un mot de ce qu'il pensoit à la Feuillade. Dreux, son beau-frère, y fut si mal reçu qu'il ne s'y commit plus, et il s'en brouiUa avec Chamarande, qui comptant sur l'âge, l'expérience et l'ancienne amitié, s'étoit hasardé de lui dire tète à tête sa pensée avec grande mesure : sa sagesse et sa douceur évita l'éclat et le dehors, mais on s'aperçut bientôt du refroidissement, qui ne se raccommoda plus. Le pauvre Ghamarande y perdit son fils, à la tête du régiment de la Reine, que luimême avoit eu avant lui.

>i. le duc d'Orléans passa au siège. La FeuiUade le reçut magnifiquement, et lui montra tous les travaux; il le mena aux attaques, et lui fit tout voir. Le prince ne fut content de rien : il trouva qu'on n'attaquoit point par où il auroit voulu, et fut en cela de même avis que Catinat, qui connoissoit si bien Turin, que Vauban, qui l'avoit fortifié, que Phélypeaux, qui y avoit demeuré des années, et tous trois sans s'être concertés. 11 ne le fut pas davantage des travaux, et il trouva le siège fort peu avancé. 11 ménagea pourtant fort la Feuillade, mais il ne crut pas lui devoir sacrifier le succès. 11 fit dono changer et ordonna le changement de beaucoup de choses; mais dès qu'il fut parti, la Feuillade remit tout, de son autorité, en son premier état, continua de pousser sa pointe, et toujours sans consulter qui que ce fût, depuis le commencement jusqu'à la fin. Sa conduite impérieuse, le peu d'accès qu'il donnoit auprès de lui, sa hauteur avec les officiers mêmes généraux, et ses propos durs, avec l'audace d'un étourdi qui

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compte éblouir par sa valeur et tout permis au gendre du tout-puissant ministre, le firent détester de toute son armée, et mit* les officiers généraux et particuliers en humeur et en usage de s'en tenir exactement et avec précision à leur fait et à leur devoir, sans se soucier de la besogne, ni daigner remédier ni rien faire, sur quoi que ce fût, à rien, quelque nécessité qu'ils y vissent, par pique, par dégoût, et par la crainte aussi qu'on leur demandât de quoi ils se mêloient. Ave.c un tel général, qui avoit mal enfourné, qui manquoit par l'impossibilité de ce que Vauban avoit cru nécessaire, et secouru de la sorte, ce n'étoit pas de quoi prendre Turin. On prit de temps en temps quelques ouvrages extérieurs, dont les nouvelles venues par des courriers étoient bien vantées à la cour et faisoient sans cesse tout espérer; mais nos mines alloient si mal que la Feuillade s'en plaignoit lui-même par ses lettres, et l'artillerie y étoit servie avec les mêmes défauts, et par les mêmes raisons qu'elle l'avoit été à Barcelone, et que j'ai expliquées sur ce siége-là.

M. le duc d'Orléans joignit M. de Vendôme sur le Mincio, le 17 juillet, avec lequel il conféra tant qu'il put, non pas à beaucoup près tant qu'il voulut, moins encore autant qu'il étoit nécessaire. Le prétendu héros venoit de faire des fautes irréparables. Le prince Eugène venoit de passer le Pô presque devant lui ; on ignoroit ce que seroient devenus douze de nos bataillons postés au delà du Pô, près de l'endroit où il avoit passé ; il avoit pris tous les bateaux que nous avions sur ce fleuve, et il falloit pourtant en faire un pont pour passer l'armée et suivre les ennemis. Vendôme craignit donc que ses fautes ne fussent aperçues; il vouloit que son successeur en demeurât chargé. D'autre part il attendoit Marsin. Son orgueil le retenoit, pour le plaisir de donner l'ordre à un maréchal de France et jouir du billet du Roi qu'il avoit obtenu. En cette situation, impatient, fuyant les conférences, les abrégeant quand il

1. Saint-Simon a bien écrit firent^ au pluriel, etmt/, au singulier.

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ne pouvoit les éviter, il ne put éviter le perçant des yeux du prince, qui s'appliquoit à pénétrer Tétat d'une besogne qui devenoit sienne, et qui .désormais dntéressoit son honneur. Il acheva sur les lieux de découvrir à revers tout ce qu'il avoit déjà aperçu em éloignement, .et y ajouta beaucoup d'autres oosnoiasances, qu'il ne dissimula poiiat, quoique avec joBodestie, et sur lesquelles Vendôme ne ipiut rien alléguer de l>on ni anênike d'apparent. Enfin MaiTsin arriva, et, sa dignité flétrie, Vendôme partit sans délai.

Aussitôt après, M. d'Odéans tenta -un petit .com;bat avûc Medavid par un autre côté, qui auiroit -déconcerté la marche des ennemis, et qui «eût infailliblement réussi si Goïto ne se fût pas misérablement readu au moment que Marsin y aUoit luitmôme pour .le dégager. L'a£faire imanquée, M. d'OirléansiaUaen (poste rejoindre M. de Vendôme, arrèlé, de concert avec lui, à Mantoue*, jpour y .donner des ordres donit ils étoieni; convenus. Cette course fut pour lui proposer de faire descendre un pont à Crémone, qu'à sop insu il avoit commandé et fait i^assemlsler. H n'y avoit que peu de troupes ennemies qui eussent «encore passé Je Pô. Malgré les plus opidadâtres assurianoes de Vendôme, leur armée avoit irendu inutiles les obstacles .qu'il iavoiticru mettre à toutes les rivières. Elles les lavoient passées, et môme le canal Blanc, f>oiH* gagner le JRiémont. Ea «:ain M. d'Orléans voulut-il (persuader cette ^vérité àii. de Vendôme, «et qu'ils pasaeroient le Pô .avec la même facilité ; Vendôme, plus lèrme que jamads, ji'y Youlut jamais entendre .: il savoit ihien que, tant qu'il étoit en Italie, il y étoit le maître, «et qu'à Tordre près, qu'il recevoiit .du prince, célui-oiàtoÂt 'engagé .au Boi de ne décider de rien.

Comme ils enétoient sur cette dispute, il leur ^arrivca des nouvelles d'un parti «qu'ils avoient sur les tennemis; «elles portoient qu'un petit «parti ennemi avoit passé le Pô. Làdessus Vendôme s'écrie «que «pour cinq ou six coqums ce n'étoit pas merveilles. Comme il triomphoit ainsi, autres nouvelles, coup sur coup, du même .partisan, qui mandoit

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que toute Farmée avoit passé. Vendôme, qui venoit d'assurer qu'elle ne s'y hasarderoit pas, paya .de "Son effronterie ordinaire, et avec un air également gai et libre, et -ce front qui ne rougissoit «de rien : « £h bien ! dit-il, ils sont passés, le m'y puais que faire; ils ont bien d'autres obstacles à surnaonter avrnnt de se rendre eo Piémont ; » et tout de s(uite, se touriMunt à M. le «duc d'Orléans : « Vos ordres, lui dit-il. Monsieur, -car je n'ai plus que faire ici, et je pars demain mtatâxi. » il tint paroAe. M. «d'Orléafis, confus po4if* Vendôme^ lae voulut pas ajovuter les reproches à eeux de la «ciiOBe mêaie; il se contenita de iud «dire que puisqu'il Favoit si opinlâlmne&t jeté dans cet extrême inconvénient, en soutenant touionrs ce passage impossible et le laissant 4»av£rt, ilidevoit bien an moins l'aider à s'en tirer nvant qne s^en aller. A £oroe de persécution, il accorda vinigt-quatre heures, qui furent employées à visiter des postes et à idonner divers ordres. Les vingt-quatre heures ex.pirées, rien ne pot retenir Vendôme; il s'en fut au plus vite, laissant nu duc d'Orléans à soutenir t^nt le poids de ses lourdes fautes. Toute il'amiée en étoit tém^nn, et plusieurs officiers généraux de ce qui se venoit de passer en dernier iieu. Jl, d'Orléans, qui connoissoit le terrain, se garda bien de tomber sur Vendôme dans ses dépêcbes; mais U. ne pallia point aussi la situation critique dans laquelle il le iaissoit 11 attendit à llantoue la Feuillade, pour s'aboudaer avec lui sur les partis et les mesures à prendi^ et les troupes qu^il pouiroit lui envoyer de son siège.

Ve^déme arriva le samedi dernier juillet à Versailles; il sakta le Roi à la descente de son carrosse; il fut reçu en héros réparateur, m suivit le Roi chez M"' de Maintenon, où il denaenra lon^iemps avec liii et GhamifiarL 11 y vanta ic bon état ou il avoit laissé toutes choses en Italie, avec une audace sans paiveilie, et assura que le prince Ëiu^ène ne pourroit jamais :seoou>rir Turin. Le dimanche, il fut voir Monseigneur àiiandfon, et travailla après longtemps chez Ghamillart. Le lundi SI août. M, de Vendôme fut k>ng-

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