‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 306 sur 311 · MORT, ÉTAT ET CARACTÈRE DE LA FRETTE · texte numérisé non relu

MORT, ÉTAT ET CARACTÈRE DE LA FRETTE

auprès du Roi qu'il ne put s'en défendre, et le pria d'obtenir la grâce des deux la Frette. Le Pape le fit de si bonne grâce, et voulut si fortement dispenser le Roi de son serment des duels à leur égard, que le Roi, n'y pouvant consentir pour les conséquences, s'engagea au Pape de les laisser revenir en France sur sa parole, vivre en liberté à Paris et partout, jouir et disposer entièrement de leurs biens, mais sous d'autres noms. Ils revinrent donc de la sorte, et alloient partout annoncés et appelés de leur nom, mais s' abstenant de livrées, d'armes et de se trouver dans aucun lieu public. On leur écrivoit à leur adresse sous leuf nom à Paris, chez eux et partout. Ils vécurent toujours ainsi, sous la protection tacite du Roi, qui pour la forme fit toujours semblant de les ignorer. 11 arriva une affaire qui fit grand bruit, où Flamarens, lors premier maître d'hôtel de Monsieur, se trouva si mêlé qu'on fouilla jusque dans le Palais-Royal pour le trouver. Monsieur se plaignit au Roi de ce manque de respect pour lui, et ajouta aigrement que cette recherche l'offensoit d'autant plus qu'on ne disoit mot aux deux la Frette, qui depuis plusieurs années étoient dans Paris, et qui y alloient partout à visage découvert. Le Roi répondit gravement que cela ne pouvoit être, et sur ce que Monsieur insista, il l'assura qu'il s'en feroit informer, et les feroit arrêter dans les vingt-quatre heures s'ils se trouvoient dans Paris. En même temps, il les fit avertir d'en sortir sur-le-champ pour deux ou trois jours, après quoi ils pourroient y revenir et vivre à leur ordinaire, et il ordonna qu'on fît d'eux par tout Paris une recherche éclatante; mais il enjoignit bien expressément qu'on ne la commençât pas sans être bien assuré qu'ils en étoient sortis. 11 ne tint qu'à Monsieur de voir ensuite que le Roi s'étoit un peu moqué de lui, en lui donnant cette satisfaction apparente. L'aîné mourut longtemps avant le cadet. Jamais gens ne surent mettre à si grand profit une mort civile, l'honneur d'un duel, et cette tacite protection du Roi, qui en effet, en tout son règne, a été une distinction unique, ni vivre si large-

[1708] MORT DE MONTGIVRAULT. 471

ment de procès et de petites tyrannies. Ni Fun ni Fautre ùe furent mariés, et ce dernier étoit Vieux.

Il mourut peu de jours après un autre homme extraordinaire; on Tappeloit le chevalier de Montgivrault. M. de Louvois Tavoit scandaleusement chassé du service, où il étoit ingénieur dans la première guerre de Flandres, en 4667, où il avoit acquis beaucoup de bien. Malgré cette aventure et une réputation peu nette, il sut devenir une espèce d'important, à force d'esprit, de galanterie, de commodité pour autrui, et d'excellente chère; il se fit ainsi beaucoup d'amis considérables à la cour el à la ville : le maréchal de Tessé, le duc de Tresmes, Gaumartin, Argenson, entre autres, étoient ses intimes. Il avoit acquis par là de la considération, et il avoit eu l'art de s'ériger chez lui un petit tribunal où beaucoup de gens étoient fort aises d'être reçus. Il avoit acheté Gourcelles auprès du Mans, qui a été depuis la retraite de Ghamillart, qui l'acheta, où Montgivrault dépensa beaucoup, et où j'ai admiré sa folie d'avoir mis ses armes jusque sur toutes les portes, les cheminées et les plafonds. 11 n'avoit jamais été marié, et laissa un gros bien.

Son frère, qui faisoit fort peu cas de lui, s'appeloit le Haquais, et ne s'étoit point marié non plus. Il étoit son aîné, et étoit demeuré fort pauvre. Il avoit été avocat général de la cour des aides, avec une grande réputation d'éloquence, de savoir et de probité. G'étoit un homme parfaitement modeste et parfaitement désintéressé. On ne pouvoit avoir plus d'esprit, un tour plus fin, ni en même temps plus aisé, avec beaucoup de grâce et de réserve; avec cela salé, volontiers caustique, gai, plaisant, plein de saiUies et de reparties, éloquent jusque par son silence. Ses lettres étoient charmantes, et pour peu qu'il se trouvât à son aise, de la meilleure compagnie du monde. Le chancelier de Pontchartrain et lui, à peu près de même âge, avoient été amis intimes dans leur jeunesse ; galants, chasseurs, mêmes goûts, même sorte d'esprit et de sentiments en tout toute leur vie. Lorsque le chancelier fut en

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