‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 42 sur 311 · Il y a bien fondés, au masculin · texte numérisé non relu

Il y a bien fondés, au masculin

Rohan n'étoit pas d'humeur accorte et facile, comme on Ta vu à Toccasion de notre procès de M. de Luxembourg, il avoit un ancien levain contre M"* de Soubise, qui les a tenus mal ensemble toute leur vie, même dans les intervalles de leurs raccommodements. Leur mère, qui étoit Rohan, avoit toujours marqué une prédilection fort grande pour M"' de Soubise, sa fille aînée, et par amitié pour elle, et peut-être encore plus pour l'avoir mariée à M. de Soubise, Rohan comme elle. Outre la jalousie et les aigreurs que cette prédilection avoit fait naître, le duc de Rohan étoit persuadé que sa mère avoit fait à M. et à M"* de Soubise tous les avantages directs et indirects qu'elle avoit pu à ses dépens. M. de Soubise, dans ces temps-là, étoit fort pauvre, M. de Rohan de voit être extrêmement riche, et cela des biens de la maison de Rohan ; sa mère en représentoit l'aîné, bien qu'elle ne la fût pas. J. Il, pénultième vicomte de Rohan, d'aîné en aîné, directs de la maison de Rohan, laissa deux fils et deux filles, l'aîné, vicomte de Rohan après son père, mourut sans enfants de Fr. de Daillon du Lude; le second, déjà sacré évêque de Gornouailles, succéda au vicomte de Rohan et à tous les biens. Les deux filles épousèrent deux Rohans : l'aînée, le second fils du fameux maréchal de Gyé ; la cadette, le seigneur de Guémené, dont la brandhe étoit aînée de celle de Gyé, mais qui en biens n'en fut que la cadette, parce que la belle-fille du maréchal de Gyé, comme l'aînée de M"' de Guémené, emporta le vicomte de Rohan et tous les biens de la maison. Or, l' arrière-petit-fils de ce mariage de l'héritière de la branche aînée de Rohan avec le second fils du maréchal de Gyé fut le duc de Rohan, père de Théritière qui épousa le Chabot sieur de Saint-Aulaye, père du duc de Rohan dont il s'agit, et qui, comme on l'a dit, n'avoit rien ou presque rien vaillant. Cette grande inégalité de biens, avec cette grande héritière qu'il épousoit, lui fit imposer la loi par son contrat de mariage, que les enfants qui en nuUr oient porter oient à toujours^ et leur postérité^ le nom et les annes de Rohan, ce qui fut

exécuté sans difficulté aucune jusqu'au temps dont je vais parler.

Immédiatement avant la* rupture de TAngleterre après Tavénement de Philippe V à la couronne d'Espagne, le duc de Rohan envoya ses deux aînés se promener en Angleterre : Taîné portoit le nom de prince de Léon, l'autre celui de chevalier de Rohan. Ils firent à Londres une dépense convenable à leur qualité; ils furent fort accueillis en cette cour, et y virent familièrement tout ce qui y étoit de plus distingué. En même temps, le prince de Guémené se trouva aussi à Londres, celui même dont j'ai fait mention à propos de notre procès contre M. de Luxembourg, ce qui me dispensera de le çlépeindre ici de nouveau. L'oi- • siveté, l'ennui lui avoient fait passer la mer pour acheter des chevaux. Il vivoit, à Londres comme à Paris, dans l'avarice et Tobscurité, sans y voir qui que ce fût qui eût ni nom, ni emploi, ni.figure. Le contraste du brillant du prince de Léon et du chevalier de Rohan le piqua à travers sa stupidité, sans toutefois vouloir rien faire de tout ce qui le pouvoit mettre dans une meilleure compagnie et le faire considérer. Il étoit l'aîné de la maison de Rohan ; l'extrême bêtise n'empêche pas l'orgueil : il s'imagina que son nom de Guémené le faisoit ignorer, tandis que celui de Rohan procuroit au chevalier de Rohan et à son frère toutes les prévenances dont il n'avoit éprouvé aucune, dans le souvenir qu'il supposa que les Anglois avoient du célèbre duc de Rohan, et de la figure qu'il avoit faite dans les guerres de la religion, et Soubise, son frère; mort chez eux. Plein de ce dépit, il repassa la mer, et conçut le dessein de faire quitter le nom et les armes de Rohan aux enfants du duc de Rohan.

Il lui fallut du temps pour consulter ce projet et pour le mettre en exécution. Il n'y a si mauvaise affaire qui ne trouve de's avocats avides de gagner, et qui se soucient peu des suites : il ne manqua pas de ceux-là; et quand il crut pouvoir commencer ce procès, il éclata en mauvaise humeur sur son voyage, et envoya un exploit au duc de Saint-Simon v. 5

Rohan, sans aucune civilité préalable. Cet exploit concluoit Bi ce que ses enfants et leur postérité eussent à quitter le nonj et les armes de Rohan, hii seul pouvant porter Tun et l'autre à cause de son titre de duc de Rohan, et après lui son fils aîné seulement, et ainsi successivement. M. de Rx)han ne s'attendoit à rien moins, et avec la loi du contrat de mariage de son père, exécutée plus de soixante ans durant sans difficulté ni contradiction de personne, et il avoit raison de se croire hors d'atteinte et de tout trouble à cet égard.

Un homme plus raisonnable que lui, et qui eût senti moins gauchement sa grandeur originelle, auroit eu beau jeu en cette occasion. Les Chabots sont connus dès avant i050, avec des fiefs et dans les fonctions des grands seigneurs d'alors. Leurs grandes terres, leurs grandes alliances actives et passives, leurs grands emplois, jusqu'aux offices de la couronne inclusivement, se sont longuement soutenus dans les diverses branches de cette maison ; et quelque illustre que soit celle de Rohan, il n'y avoit que des biens immenses pour un cadet Chabot, qui n'en avoit point, qui pût le soumettre à quitter son nom pour aucun autre, car pour les armes, ils ont toujours conservé au moins leurs chabots^ en éçartelure. M. de Rohan avoit donc un bon personnage à faire, beau et honnête à tout événement : c'étoit d'aller avec sa plus proche famille, et quelques amis pour témoins dignes de foi, chez M. de Guémené, lui témoigner sa reconnoissance du joug de son nom dont il vouloit bi«n le déUvrer, lui porter le contrat de mariage de son père, et lui dire que ces contrats étant les lois fondamentales des familles, et celui-là de plus spécialement honoré de l'autorité d'un roi, ils n'étoient ni l'un ni l'autre parties capables d'y donner atteinte, mais qu'il étoit prêt de l'accompagner pour demander au Roi conjointement qu'il lui plût ratifier leur commun deôir par un acte de sa puissance, et prêt encore de présenter à même

1. Le chabot est un petit poisson, que la maison de Rohan plaça dans un quartier de ses armes- *

fin avec lui, soit au Roi, soit au Parlement, toutes requêtes pour y parvenir; le presser ensuite d'en venir à l'effet, se presser soi-même d'en obtenir le succès et de se montrer en effet ravi» d'espérer de pouvoir reprendre son nom et ses armes ; pousser même la chose jusqu'à faire biffer par autorité juridique le nom de Rohan de son contrat de mariage, et de celui de ses trois sœurs, et de tous les actes principaux de lui et d'elles.

Par cette conduite, point d'aigreur, point de procédés; une hauteur accablante par son seul poids, et de laquelle pourtant M. de Guémené agresseur, ni les siens, ne se pouvoient plaindre. Si la chose réussissoit, joug ôté à M. de Rohan, rendu à son ncfm et à ses armes, assez anciennes et illustres pour en être jaloux, et assez connues pour telles pour qu'au lieu de blâme le monde lui en eût su gré, avec un rejaillissement désagréable pour le nom et les armes qu'il se prêtoit si volontiers à secouer. Si, au contraire, les liens dé la loi du contrat de mariage étoient trouvés inextricables par le Roi et par les tribunaux, la honte de l'entreprise seroit retombée sur le seul M. de Guémené doublement, et pour l'avoir hasardée contre toute raison et possibilité, et pour avoir donné lieu à M. de Rohan de témoigner sans injure le peu de compte qu'il faisoit du nom et des armes de Rohan en comparaison d'être restitué au sien.

Mais une hauteur tranquille, simple, sortie de la nature dés choses, sans mélange d'humeur et de vanité mal placée, n'étoit pas pour naître de M. de Rohan : il aima mieux s'abaisser, et s'avilir même, en croyant faussement se relever, et s'exposer à un affront véritable pour la fantaisie de crier faussement à l'affront.

Une autre considération devoit encore venir à l'appui d'un parti si noble et si raisonnable. On a vu, p. 153 et suivantes^, et en d'autres endroits de ces Mémoires^ quel étoit le crédit de M"" de Soubise. Elle et son frère se haïs-

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