‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 10 sur 245 · LIVRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-SEPTIÈME

poir, en leur ôtant tous les moyens d'obtenir leur retour en France, il n'y avait rien à quoi ils ne se portassent contre lui. Le crédit, la subtilité, les ressources de ces pères furent un point que sa majesté traita fort au long pour me faire convenir, comme elle en paraissait convaincue ellemême, que, malgré toutes ses précautions, il resterait à cette société , toute bannie et éloignée qu'elle serait, mille moyens d'attenter à sa vie, ce qui jetterait ce prince dans des appréhensions continuelles qu'il voulait s'épargner. U conclut par cette parole de Jules-César : Qu'il vaut beaucoup mieux s'abandonner une fois à ceux dont on se défie que d'avoir à se précautionner continuellement contre eux.

Je compris par ces paroles de sa majesté et par le ton dont elle les prononça qu'elle s'était décidée sur le rétablissement des jésuites, et que rien ne l'en pouvait détourner; ainsi, au lieu de nouvelles objections que j'aurais encore pu lui faire en très-grand nombre, et très-solides, je lui dis qu'il me suffisait qu'elle eût paru faire dépendre la sûreté de sa personne et le bonheur de sa vie du rappel des jésuites, pour m'y faire travailler avec autant et plus de zèle que La Varenne même , et qu'elle en aurait des preuves dès que le conseil se rassemblerait. La joie parut sur le visage de ce prince en m'entendant parler ainsi ;

et afin que ce sacrifice que je lui faisais ne demeurât pas sans récompense, loin qu'il retombât sur moi , comme j'avais paru le craindre , il me promit en ce moment deux choses sur sa parole royale, Tune, que ni les jésuites ni personne au monde ne lui feraient jamais déclarer la guerre aux protestans, à moins que je ne la lui conseillasse moi-même; Vautre, que rien ne serait capable non plus de lui faire éloigner de sa personne un ministre dont il serait satisfait, de quelque religion qu'il fût; « et surtout, ajouta ce prince « avec une familiarité tout-à-fait obligeante , un « homme dont je dirais volontiers ce que vous me « disiez l'autre jour que Darius disait de son Zo- « pire » Il m'assura encore qu'il allait travailler à faire passer dans l'esprit des jésuites tous les sentimens qu'il avait pour moi , et que je connaîtrais avant qu'il fût pèu&tle quelle manière il leur apprendrait à se comporter à mon égard.

Je ne sais s'il n'y travailla pas dès le même jour, car je reçus le lendemain matin une visite de La Varenne , qui me demanda la grâce qu'un jé-

* Zopire, satrape perse, s'étant fait couper le nez, les oreilles et les lèvres, pour faire réussir un stratagème qui mit Darius en possession de la ville de Babylone, ce prince avait coutume de dire depuis qu'il eût donné vingt Babylones pour un Zopire. Hérodote, liv. 5.

Page 1