LIVRE VINGTIEME
Je lui dis dans ma réponse que , me sentant assez de force pour aimer jusqu'à mes ennemis, sa société pouvait juger à plus forte raison ce que je sentais pour elle lorsqu'elle se disait de mes amis. Je lui rendis complimens pour complimens, souhaits pour souhaits , et même livre pour livre , car je lui envoyai le Voyage de Jérusalem pour celui de Lorette.
Si quelqu'un doute de la sincérité de cette disposition des jésuites à mon égard , qu'il attende un moment, il saura à quoi s'en tenir. Je ne veux rien omettre des circonstances du fait que je vais rapporter, parce que je crois qu'elles n'ennuieront point, regardant deux personnes aussi connues à la cour que le duc d'Épernon et Grillon 1 , mestrede-camp du régiment des gardes.
1 Louis Berthon de Crillon ou Grillon, gentilhomme avignonais, également connu par son caractère singulier, et par une intrépidité qui lui lit donner le nom de Yhomme sans peur. Je trouve dans la vie du duc d'Épernon un trait fort propre à être placé ici, à côté de ce que rapporte Sully sur ce gentilhomme. « Le duc de Guise, auprès duquel il avait été « envoyé après la réduction de Marseille, voulant l'éprouver, « proposa, dit l'historien, à quelques gentilshommes de faire « soudainement* donner l'alarme devant le logis de Grillon, m comme si .les ennemis eussent été maîtres de la ville. En « même temps, il fit mener deux chevaux à la porte du logis, «,et raconta à Ja chamjïrè de Grillon. Il lui dit que tout était « perdu; que les ennemis étaient maîtres du port et de.la ville; m qu/ils avaient forcé les gardes, chassé et rompu tout ce qui
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Celui-ci avait pris pour moi au commencement les mêmes sentimens que presque tous les courtisans. Il vint à m'aimer plus encore qu'il ne m'avait haï, après une petite aventure qui nous arriva à tous deux au siège de Charbonnières pendant la guerre de Savoie. Grillon avait été logé à Aiguebelle, petite ville au pied du fort , où il comman-
« s'était opposé; que, n'y ayant plus moyen de leur résister, « il avait pensé qu'il valait mieux se retirer, que d'augmenter « leur victoire par leur perte; qu'il venait se joindre à lui afin « qu'ils fissent ensemble leur retraite; qu'il avait fait amener « deux chevaux qui les attendaient à la porte ; qu'il le priait « de se hâter, afin qu'ils ne fussent point surpris du temps et «des ennemis. Grillon était endormi, lorsque l'alarme fut « donnée, et n'était presque pas éveillé lorsque le duc de « Guise lui tenait ce discours. Sans s'émouvoir d'une si chaude « alarme, il demande ses habits et ses armes, et dit qu'il ne « fallait pas croire légèrement tout ce qu'on rapportait des en- « nemis; mais que, quand les avis seraient véritables, il valait » bien mieux mourir les armes à la main, que de survivre à la « perte de cette place. Le duc de Guise, ne pouvant le dé- « tourner de sa résolution, sort avec lui de la chambre; mais '< comme il fut au milieu du degré , ne pouvant plus se con- « tenir, le rire lui échappa, et alors Grillon s'aperçut de la « raillerie. Il prit un visage beaucoup plus sévère que lors- « qu'il pensait aller combattre; et serrant le duc de Guîse par « le bnas, lui dit en blasphémant , car ij commençait fous ses » discours par des sermens horribles .Jaune hpmmc , ne te «joue jamais à, sonder le cœur d'àn homme de bien^Par la « mort, si tu m 'avais trouvé faible, je }e donnerais de mou poif « gnarddans le cœur; et se retira sans lui rien dire davantage. » P. 176.
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dait nos gens de pied, et venait souvent visiter le quartier de l'artillerie où j'étais. Il se trouva un jour à côté de moi dans un pré, d'où j'observais un ravelin que je voulais faire battre, et où nous étions , moi et ceux qui m'accompagnaient , à la portée d'une batterie, dont les décharges com- ^ mencèrent à devenir si vives et si fréquentes , que, * pour ne pas risquer inutilement tant de vies , je voulus remettre ce qui me restait à faire à un temps moins clair. « Quoi ! morbleu, mon grand- « maître , me dit Grillon , de l'air et du ton que « chacun sait , craignez-vous les arquebusades en « la compagnie de Grillon ? Arnidieu ! puisque je « suis ici, elles n'oseront approcher. Allons, allons « jusqu'à ces arbres que je vois à deux cents pas « d'ici , nous reconnaîtrons de là plus aisément. « Hé bien! allons, lui répondis-je en riant, nous « jouons à qui se montrera le plus fou; mais vous « êtes le plus vieux des deux , je veux faire voir « que vous êtes le plus sage. » J'aurais peut-être mieux fait de ne faire aucune attention à ses paroles. Je le pris par la main , et le menai si loin encore au-delà de ces arbres qu'il avait montrés , que le plomtfc .commença à siffler, d]une étrange manière > à nos oreilles. « Arnidieu! dit Grillon, « ces coquins-là n'ont point d'égard au bâton de « grand-maître,', ni à la w croix du Saint-Esprit, et « pourraient bien nous estropier : gagnons cette
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« rangée d'arbres et ces haies qui nous mettront « plutôt à couvert; car, par la corbieu ! je vois bien « que vous êtes un bon compagnon , et digne « d'être grand-maître. Je veux être toute ma vie « votre serviteur, et que nous fassions une amitié « inviolable ; ne me le promettez- vous pas ? » Je mis ma main dans la sienne , qu'il me tendait en , signe d'union ; et il y fut si fidèle depuis ce moment-là, qu'il n'avait jamais tant rendu à personne, pas même, disait-on, au roi; et il ne pouvait se taire sur l'aventure qui y avait donné lieu.
On a vu aussi comment j'avais regagné l'amitié du duc d'Épernon. Il vint me prier, au commencement de l'année, de lui faire délivrer en argent comptant ses appointemens et états de colonel du régiment des gardes. Je voulus lui faire comprendre qu'il était payé de tout ce qui pouvait lui appartenir dans la solde de ce régiment; que ce qu'il exigeait de plus n'était qu'une possession sans titre , ou plutôt une usurpation qu'il avait faite pendant sa faveur auprès de Henri III (c'est une découverte que je venais de'faire), et que j'étais résolu de la lui retrancher dans la suite , à moins qu'il ne m'apportât un ordre du roi qui lui accordait ce supplément par forme de* gratification. D'Épernon se piqua de ce discours , et en porta ses plaintes au .roi, à. qui il voulut faire croire que j'étais devenu son ennemi. Pour le dé-