‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 107 sur 245 · LIVRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIÈME

sons ne se trouve-t-elle pas justifiée dans l'esprit de ceux qui , ayant tout à conduire , ont aussi tout à prévoir et à craindre ! Combien d'apparences de fidélité si bien colorées que la vérité n'a, pour ainsi dire , presque point d'autres faces sous les- \ quelles elle puisse se montrer, aux rois surtout, r auxquels on dirait qu'elle se plaît à se rendre méconnaissable ! Mais combien d ailleurs de ministres vraiment affectionnés devenus traîtres! A toutes ces considérations se joignait de la part dex Henri une vue trop curieuse et trop active sur tout ce qui pouvait être , soit pour le temps présent, soit pour l'avenir, de quelque danger pour l'état ; et de la mienne, peu d'empressement à diminuer ses soupçons ; ce qui était moins un effet d'indifférence que du témoignage d'une conscience nette et irréprochable. On, ne sera plus si surpris que les artifices de mes ennemis aient lait une impression si profonde dans l'esprit de Henri. Mais après cela je conviendrai de mon côté , je poserai même pour maxime, que tout souverain qui se persuaderait qu'une semblable conduite est propre à soutenir ses intérêts et son autorité, tend directement à détruire l'un et l'autre, en diminuant lui-même de la déférence qu'il doit obliger ses sujets d'avoir pour ceux qu'il en a rendus les dépositaires.

Lorsque les trois hommes qu'il avait fait agir

lt\0 MÉMOIRES DE SULLY.

pour l'affaire de Grillon lui eurent fait de ma part ce rapport, qui lui causa un si vif chagrin, il rencontra fort à propos, pour se décharger de ce pesant fardeau, Villeroy, Sillery, La Varenne et le P. Cotton; ce hasard n'était pas encore un heureux effet de mon étoile. Il les entretint et de mes paroles et de ses propres sentimens avec les raouvemens de la plus violente agitation. « Hé « quoi! vous ne dites mot? » leur disait ce prince, voyant qu'ils ne lui répondaient rien, a Mais « pardieu! j'en jure, poursuivit Henri, tout ceci « ne va pas bien ; car , puisque le feu et l'eau se « sont bien accordés ensemble (c'est d'Épernon « et moi qu'il désignait par là) , il faut qu'il y ait « de bien plus hauts desseins, au moins d'un « côté, que je ne l'eusse jamais pu imaginer; mais « j'y donnerai bon ordre. » Il ne tenait qu'aux quatre auditeurs d'empêcher l'imagination de ce prince de faire tout ce chemin; il n'aurait peutêtre fallu qu'un mot; mais ils se donnèrent bien de garde de le dire. Au contraire, le roi en ayant ajouté un sur l'utilité dont je lui avais été tant que j'étais demeuré fidèle à.mon devoir, et sur le regret qu'il ne pourrait s'empêcher d'avoir en me perdant, pour attiser encore davantage le feu, sous la feinte attention de remettre l'esprit de sa majesté , ils se mirent à louer à l'envi mon intelligence dans les affaires , le caractère actif et l'ar-

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