LIVRE VINGTIÈME
point donné de faux avis. Le terme d'ami y était retranché et avait fait place à celui de mon cousin. Elle n'était point écrite de sa main , quoique courte. Il y régnait un air de circonspection et de réserve qui ne lui était pas ordinaire; nul mot de consolation ; le roi se contentait de m'y marquer d'une manière succincte et froide que je n'avais rien à faire que de laisser parler le monde , et continuer à le bien servir. Je feignis pourtant d'en être satisfait; et, après avoir fait ce que je devais, mon innocence me persuada que je devais m'abstenir de tout air empressé. J'attendis que sa majesté voulût bien m'en parler , et je continuai à agir comme à l'ordinaire-
Le roi quitta Chantilly au bout de six ou sept jours, parce que sa présence était nécessaire à Paris. Il commençait à prendre du goût pour cette maison y d'où il m'avait encore mandé qu'il se portait au mieux, comme je le connaîtrais à son visage ; qu'il y mangeait et dormait bien , ne se levant qu'à sept heures, quoiqu'il se couchât à dix ou onze. Je m'attendais du moins qu'il me parlerait de ma lettre lorsqu'il serait venu à Paris; ce-
pendant il ne m'en ouvrit pas la bouche , quoiqu'il y séjournât huit jours entiers , et que pendant ces huit jours je l'entretinsse quatre matinées de suite sur toutes sortes d'affaires , en nous promenant dans les Tuileries , en présence , à la
vérité, de Villeroi et de Sillery. Il nous donna ses avis et ses ordres sur tout ce qui lui fut proposé , et il prit ensuite le chemin de Fontainebleau , où il tint la même conduite dans toutes les lettres 9 qu'il m'écrivit le reste de mars sur les affaires générales et particulières.
C'est en cet endroit , comme je l'ai marqué il y a un moment , qu'on suppléa ce qui manquait encore aux dispositions de sa majesté pour ré- » soudre ma perte ; et comme elle y passa avril et . mai entiers, on eut tout le temps nécessaire pour cela, et les choses furent poussées au point où on vient de le voir. Elles ne pouvaient y rester plus long-temps sans se terminer malheureusement pour moi ou pour mes parties. La calomnie est comme un feu qui s'éteint d'autant plus vite, qu'il est plus violent , lorsqu'on n'a pas soin de l'entretenir, et il n'est pas aussi facile qu'on le pense de soutenir long-temps une calomnie , surtout auprès des princes qui se conduisent par principes. S'ils sont d'un esprit vif et bouillant comme l'était Henri , leur imagination remùée les jette d'abord fort loin du but , mais jamais si loin que la raison ne les ramène; et si c'est de ceux-là qu'on a à essuyer les plus violentes bourrasques, il ne faut en appréhender, en récompense , ni prévention opiniâtre , ni retours imparfaits , ^ni calmes trompeurs. Voilà ce qui me taisait attendre plus tran-