‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 113 sur 245 · LIVRE VINGTIEME. a5 I · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIEME. a5 I

« et je ne veux pas monter à cheval , débottez- « moi. » Après que cela eut été fait, ce prince se ' mit à discourir, en portant la parole tantôt aux

♦ uns, tantôt aux autres, de choses qu'il croyait devoir me donner occasion de parler. Voyant que je n'en faisais rien , il prit Bellegarde par la main, et lui dit : « M. Le Grand , allons nous promener, « je veux parler à vous, afin que vous partiez dès

* « aujourd'hui pour vous en aller en Bourgogne. » Il y avait eu aussi entre eux je ne sais quel petit débat, où il entrait beaucoup de rapports et de tracasseries de femmes.

Étant sur la porte du petit degré qui descend au jardin de la reine, le roi appela L'Oserai, et lui dit, comme je l'ai su de L'Oserai même, qu'il prît garde si je le suivais, et que, si je tournais d'un autre côté, il ne manquât pas de l'en avertir. Je restai en ma même place pendant tout le temps que sa majesté entretint M. Le Grand sur le chemin qui mène au jardin de la Conciergerie; mais je remarquai bien qu'elle jeta dé fois à autre les yeux sur moi. Après que Bellegarde eut pris congé du roi , je m'avançai et lui demandai si sa majesté n'avait rien à m'ordonner. « Et où allez-vous ? me « dit ce prince. A Paris, Sire, lui répondis-je, « pour les affaires dont votre majesté me parla U « y a deux jours. Eh bien, allez, me dit-il , c'est « bien fait; je vous recommande toujours mes

l5l MÉMOIRES DE SULLY.

« affaires , et que vous m'aimiez bien. » Je fis la; révérence, il m'embrassa comme à l'ordinaire, et je repris le chemin de chez moi. Je n'étais pas à plus de trois cents pas, que je m'entendis appeler; et m'étant retourné , je vis La Varenne qui courait après moi , en me criant : « Monsieur , le roi « vous demande. » Ce prince , me voyant revenir, tourna sur le chemin du Chenil, et m'appelant, avant que je fusse proche de lui : « Venez çà , me « dit-il, n'avez-vous rien du tout à me dire? Non, « Sire, pour le présent, lui répondis-je. Oh! si « ai-je bien moi à vous, » reprit-il précipitamment. Il me prit la main en disant ces paroles, et me mena dans les allées des mûriers blancs, où il fit mettre , à l'entrée des canaux qui environnaient ces mûriers, des Suisses qui n'entendaient point le français.

Ce prince commença par m'embrasser étroitement deux fois , ce qui fut facilement aperçu des courtisans attentifs à tous nos gestes , parce que nous étions fort en vue, et, en reprenant avec moi le nom d'ami et sa première familiarité, il me dit, d'une manière dont je fus pénétré , que la froideur et la réserve dont nous usions ensemble depuis un mois devaient être trop sensibles à deux personnes accoutumées depuis vingt-trois ans à ne se rien cacher, pour les laisser durer plus longtemps; qu'il était temps doter à ceux qui en

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