LIVRE VINGTIÈME
étaient la cause un sujet de triomphe qui flattait v trop leur haine pour moi , et l'envie qu'ils portaient . à la prospérité de son état et à la sienne. Le cœur de ce bon prince Couvrant à mesure qu'il me parlait , il poursuivit qu'il ne voulait pas qu'il en restât à l'un ni à l'autre le moindre souvenir ; qu'il croyait nécessaire pour cela de ne me laisser rien ignorer de tout ce qui s'était passé de son côté ^ soit sur les rapports qui lui avaient été faits contre moi , soit sur l'effet qu'ils avaient produit dans son esprit, soit enfin sur les paroles et les actions par lesquelles il avait fait connaître cette impression public. Il me pria, me commanda, me fit promettre de suivre l'exemple qu'il allait me montrer, lui découvrir de même tous les différens sentimens dont j'avais été susceptible , tant sur les traitemens que j'avais reçus de lui que sur le fond de la chose même , sans avoir rien de secret ni de réservé pour lui, non plus que je m'apercevrais qu'il n'en aurait point pour moi. «Je veux, me « disait-il, que nous sortions d'ici, vous et moi, le « cœur net de tous soupçons , et satisfaits l'un de « l'autre; mais encore un coup, comme je veux « vous ouvrir mon cœur , je vous prie de ne me « rien déguiser de ce qui est dans le vôtre. »
Je lui en donnai ma parole d'honneur; après quoi, il commença le premier par me nommer tous ceux qui m'avaient desservi en cette occasion
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auprès de lui , tant en effets qu'en paroles. Il y en avait de tout état et de tout âge; quelques-uns aussi anciens serviteurs de sa majesté que moi. Je crois qu'on peut les diviser ici en sept classes. Je mets dans la première les princes et officiers de la couronne; dans la seconde, les maîtresses du roi, avec leurs enfans et ceux qui servaient leurs intérêts et leurs passions à raison de parenté et de liaison ; tels étaient Cœuvres , Fresnes , Forget, Puget, Placin, Vallon, etc., la marquise de Verneuil , à la tète de tous : le dépit des gratifications retranchées était ce qui animait contre moi ces deux classes. La troisième était composée des partisans de l'Espagne et des restes de l'ancienne Ligue, pour raison de politique et de principes de gouvernement contraires à ceux du roi et aux miens. Il y entrait plusieurs membres du conseil; Vilieroi, Sillery , Fresnes, Forget et autres , agissant de concert avec les jésuites. Je comprends dans la quatrième tous les petits-maîtres, favoris de cour et gens oisifs, qui chargent Paris d'un poids inutile, aussi par ressentiment des grâces que j'empêchais sa majesté de leur faire , et par opposition de vie et de conduite d'eux à moi : le nombre en est trop grand , et ils sont trop méprisables pour salir le papier de leurs noms. La cinquième renferme tous les séditieux et les malintentionnés, gens à qui l'état florissant de ce
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royaume, la sage économie de Henri et ses préparatifs, qui le leur «rendaient redoutable, faisaient conspirer ma perte. Les financiers et tous autres gens de plume et d affaires remplissent la sixième: on ne saurait les blâmer de m'avoir voulu beaucoup de mal.
. Je fais une septième classe d'une autre espèce 4e flatteurs de cour, inférieurs à ceux que j'ai déjà nommés, donneurs d'avis, qui cberchaient à faire leur cour au prince en lui fournissant sans cesse de nouvelles idées pour lui rendre de largens autrefois en place, pour la plus grande ie, et à qui il ne restait de la situation brillante où ils s'étaient vus que la malheureuse science de sucer le sang des peuples, dans laquelle ils cherchaient à instruire sa majesté, pour leurs intérêts et par une suite de leur longue habitude à faire du mal. Comme ils virent que ce métier ne leur rendait plus guère, depuis que le roi avait remis dans mes mains seules la direction de toutes ses finances , ils firent usage d'une autre qualité d'esprit , qui marque en effet à peu près les mêmes dispositions; c'est celle d'inventer la calomnie, d'assaisonner la médisance, et de servir d'instrument vénal à ceux qui n'osaient ou ne voulaient pas paraître dans les libelles satiriques dont la cour se trouva inondée. C'est eux qui composaient, répandaient ou accréditaient ces
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méprisables écrits. Le talent dangereux des mots et de la raillerie les faisait admettre à la compagnie , et entrer dans la familiarité de Henri , à qui la conversation vive et enjouée ne déplaisait pas. Quoiqu'en garde peut-être contre leurs traits; malins , il ne se pouvait qu'à la fin il ne s'en lais^ ' sât effleurer. Quelques-uns de ceux qu'il avait méprisés et chassés dans le commencement trou-; vèrent les moyens de s'en faire écouter. On ne verrait dans cette liste que des noms si obscurs, qu'ils;, ne méritent pas d'être tirés de la poussière , tels qu'un Juvigny , Parasis , Le Maine , Beaufort, Bersot, Longuet, Chalange, Versenai, Santeni, si Sancy , qui mérite encore d'être placé à la tête de ces honnêtes gens, n'avait achevé de se d norer par ce vil métier qui lui servait à sa ruine, après que sa folie et ses profusions ne lui eurent plus laissé de ressources ; il en était à vendre ses bagues : il les offrit à sa majesté, qui,
pour ne pas les laisser sortir du royaume, m'ordonna de les acheter.
Après les noms des auteurs, le roi m'entretint de leurs artifices. Tout ce que l'esprit éveillé par l'envie de nuire peut imaginer était employé par eux. Partout où sa majesté portait ses pas, elle ne voyait que des avis, des lettres, des libelles, des billets et autres écrits de cette espèce , sans compter les mémoires politiques qu'on lui présen-
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qu'il y voyait , par exemple , que je le rendais avare et injuste à l'égard de ceux qui l'avaient bien servi, auxquels il refusait ce qui leur était légitimement dû, sous ombre de prétendues compensations de vieilles dettes. On lui imputait encore une mauvaise timidité de m'écrire sur tous ces sujets i qui ne lui faisait assurément pas honneur, soit qu'on en fît en lui prétexte d'avarice , ou une marque de dépendance. C'est par ces insinuations qu'on commença d'abord; et, tant qu'on s'en tint là , le roi , qui n'y voyait que deB sujets de se louer de mon administration , ne m'en sut pas plus mauvais gré: seulement , pour fermer la bouche aux critiques, il se contentait de prendre des sommaires des dettes de l'état que j'avais acquittées , qu'il leur montrait; et moi-même, lorsque l'occasion s'en présentait, je reprenais sévèrement ces censeurs trop libres de ce que, sous ombre d'un prétendu déni de justice, leur dépit les faisait s'échapper à des discours dont sa majesté pouvait être offensée. Mais bientôt on laissa des imputations si légères pour attaquer le fond de l'esprit et du cœur.
Pouf se justifier en quelque manière de sa facilité à ajouter foi à tant de calomnies , Henri voulut que je jugeasse moi-même sur les libelles où elles étaient renfermées. C'eût été quelque chose de trop ennuyettx que de les lire tous; ce prince s'arrêta sur celui que Jlivigny lui avait fait voir il y