‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 115 sur 245 · LIVRE VINGTIÈME. 1 5û · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIÈME. 1 5û

avait douze jours, et qu'il avait rendu public, parce qu'en effet on y avait ramassé toutes les différentes calomnies répandues en détail dans plusieurs autres libelles semblables, ce qui le rendait aussi complet qu'un ouvrage de cette espèce peut l'être; il en était même un peu embarrassé; mais du reste écrit avec assez de force de style et de méthode pour faire juger à sa majesté qu'il partait d'une autre main que de celle de Juvigny, dont il passait la portée. Le roi , en le tirant de sa poche, me dit que la lecture que j'en allais faire servirait peutêtre à lui faire découvrir l'auteur, dont il eût bien voulu savoir le nom. Je le pris des mains de sa majesté , et je me mis à le lire d'un bout à l'autre, tout haut, en sa présence. Le lecteur assistera aussi en quelque manière à cette lecture , s'il le juge à propos , mon intérêt n'est pas de lui rien cacher.

L'auteur, quel qu'il fût, commençait (et jamais écrit n'a eu en effet plus de besoin de cette précaution) par s'efforcer de détruire tout soupçon d'envie et de passion de sa part. Les grandes qualités de Henri , le bonheur de la France sous son règne, et la situation avantageuse de ses affaires faisaient un second préambule, propre à captiver la bienveillance de ce prince, et plus encore à amener comme naturellement l'accusation qu'on faisait contre moi de me vanter orgueilleusement que cet état heureux était uniquement mon ou-

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vrage. Par là encore on préparait adroitement la réflexion, qu'il n'est que trop ordinaire à ces ministres si habiles, à ces favoris si puissans, d'ouvrir leur esprit à des desseins pernicieux au souverain et à l'état. Une foule d'exemples, étalés avec éloquence, finissaient ce tableau.

De là l'auteur passait, non à examiner mes actions, ce qui est la seule preuve recevable, mais à critiquer mes manières; et il trouvait dans l'accueil gracieux que j'avais tout d'un coup commencé à faire à ceux qui m'abordaient une preuve sans réplique de ces projets si pernicieux : aussi , disait-on, tout ce que j'avais déjà mis, par cet extérieur étudié, de personnes dans mon parti, depuis les princes jusque parmi le peuple, était innombrable. On essayait de faire ce dénombrement, qui ne pouvait qu'être en effet fort considérable , puisque le simple extérieur de politesse, qu'on observe en France avec tout le monde, était tout ce qui établissait ce prétendu crime. Le prince de Conti et le duc de Montpensier étaient à la tête de cette liste; ensuite la maison entière de Lorraine, puis les autres seigneurs français; le duc d'Épernon, dont la réconciliation, suivie d'une amitié si vive, était traduite sous le nom $ union, formée par une ambition démesurée ; MM. de Montbazon, de Ventadour, de Fervaques, d'Ornano, de Saint-Geran , de Praslin, de Grammont,

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. d'Aubeterre, de Montigny , de Schomberg , et autres que je m'étais attachés étroitement par la dis- * tinction que je faisais de leur personne , par les services continuels que je leur rendais , et par la distribution que je faisais entre eux d'une partie de ces trésors de sa majesté dont j'étais si avare pour tous les autres.

Comme tout cela ne suffisait pas encore pour les vues que Fauteur m'attribuait, il y joignait les intelligences que j'avais hors du royaume. Il abusait d'un mot que le roi d'Angleterre pouvait bien avoir dit, mais par compliment, que le roi de France était heureux de m'avoir , pour prononcer sans balancer que j'avais violé la foi que je devais à mon prince. Non-seulement sa majesté britannique, mais encore les états - généraux des Provinces- Unies, les ducs de Wirtemberg et des Deux-Ponts, le landgrave de Hesse , le prince d' Anhalt , le marquis d'Anspack, de Dourlack et deB^de, étaient prêts à prendre hautement et aveuglément ma défense. Le plus petit service que j'avais rendu était

taxé sans rémission d'intrigue criminelle; ainsi tout le corps protestant, français et étranger, m'était entièrement dévoué , aussi-bien que le sénat helvétique, gagné par la régularité des paiemens et par mes largesses.

Àprès s'être, pour ainsi dire, essayé sur des choses qu'on pouvait du moi]

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air de vraisemblance , l'auteur, devenu plus hardi, en hasardait ensuite effrontément de purement fausses et imaginaires. Si on l'en croyait, je n'en étais plus à de simples intelligences dans les pays étrangers. En faisant passer l'argent de sa majesté dans l'Angleterre, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Suisse, j'y faisais pour moi-même de cet argent des fonds immenses, afin de pouvoir m'y retirer un jour ;• et y faire dans l'occasion, en faveur de la religion réformée, des levées considérables de Suisses, reîtres, lansquenets, auxquels, à l'exfemple de l'amiral de Coligny, je mettrais la France en proie. L'auteur, qui savait sans doute qu'un grand détail est la marque ordinaire de la vérité et de la bonne foi, particularisait cet événement comme s'il lavait déjà eu sous les yeux. En faisant pour les magasins de sa majesté les achats <l'armes, de fer, de cuivre, de plomb, boulets et autres munitions de guerre, j'avais aussi, selon lui, mes magasins particuliers dans les plus fortes villes protestantes, où je faisais déposer une partie de tout cela en mon nom, et pour m'en servir «n jour. Je crois qtfe toutes ces personnes se seraient bien applaudies, si, avec ce strata» gème, elles avaient fait discontinuer au roi ses préparatifs. On concluait cette pièce admirable par un aVis qu'on donnait à sa majesté, de ne laisser jplus ainsi dans la main d'un seul homme

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