‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 159 sur 245 · LIVRE VINGT-UNIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-UNIÈME

même qu'il attendît cette extrémité pour se séparer d'eux. En effet, on pouvait bien, sans juger témérairement de cet officier , avancer que la seule religion capable de le fixer serait celle qui pourrait lui servir à se maintenir dans la possession de ses richesses , et de l'autorité qu'il avait toujours exercée dans toute sa province, pour ne rien dire des autres preuves par lesquelles on pouvait établir qu'il n'était d'ailleurs que faiblement attaché à la doctrine des réformés. Je dévoilai ainsi Lesdiguières, parce qu'il entrait dans ma commission de montrer que les plus secrètes dispositions du parti ne m'étaient pas cachées.

La manoeuvre de Duplessis était toute différente, mais encore plus pitoyable. Cet homme, à qui un zèle plein de feu pour son parti tenait lieu d'expérience et de vertus militaires , s'était mis en tête de fortifier son château de Saumur, et il s'y était pris de façon que Saumur avait besoin dorénavant, pour se défendre, d'une garnison de plus de huit mille hommes , et de tout le reste à proportion. Je demandai où Duplessis prendrait tout cela, dans le cas d'une attaque imprévue. J'ajoutai que ce que je leur disais n'était point par forme d'avis, n'ignorant pas que, par le résultat des délibérations de leurs provinces , ils étaient condamnés à n'être instruits de cette vérité que par leurs pertes , mais seulement pour leur fttre voir

que le conseil du roi raisonnait assez juste sur leur situation, et que, si malgré cette connaissance on les laissait jouir de leur tranquillité, ils n'en devaient avoir que plus de gratitude et d'affection pour le prince leur bienfaiteur.

Je fis connaître ensuite aux députés les intentions de sa majesté d'une manière qui ne souffrît ni interprétation ni équivoque ; qu'ils s'abstinssent de recevoir à l'avenir dans leurs synodes, et même dans leurs maisons, ni députés, ni lettres de quelques princes étrangers, villes, communautés et seigneurs français que ce pût être , nommément de la part de MM. de Rohan , de Bouillon , de Lesdiguières , de La Force , de Châtillon et Duplessis , parce que le roi n'entendait pas qu'on traitât aucune matière dans l'étendue de son royaume sans sa participation ; que, sous quelque raison et prétexte que ce fût , ils n'eussent plus à tenir aucune assemblée pareille à celles qu'ils avaient tenues précédemment; mais que, s'ils avaient quelques demandes à faire à sa majesté, ils se servissent de la voix des députés près de sa personne, qu'on leur accordait à cette intention , et qu'ils l'exprimassent dans le cahier de leur province. Je leur déclarai que, s'ils prétendaient prendre dans l'assemblée des résolutions contraires à ses volontés, outre les autres inconvéniens auxquels ils s'exposeraient j'userais à leur égard de tout le pouvoir

Page 1