LIVRE VINGT-DEUXIÈME
seule personne de sa majesté, j'avais aussi, en qualité de grand-maître de l'artillerie, celui de me faire donner le premier quartier après le roi, lorsque sa majesté marche en corps d'armée : bien plus , que mon logement pouvant être dans tout ce premier quartier , qui est à la disposition du grand-maître , personne n'en pouvait prétendre aucun , ni le faire marquer que de mon consentement ; que , pour dernière raison , les maréchaux des logis de sa majesté ayant mis au mien la marque ordinaire qui l'assure au roi (ce sont ces mots, en la main du roi), le fourrier du comte aurait dû par respect s'en abstenir.
Aucune de ces raisons ne plut au comte, et il fallut que Henri s'avisât d'un expédient propre à nous satisfaire tous deux. Cet expédient était que, venant à mon ordinaire baiser la main de sa majesté , j'irais ensuite en faire autant au comte , et lui offrirais , par pure politique , mon logement ; que le comte me rendrait politesse pour politesse, et le refuserait. Tout cela fut exécuté , mais seulement de ma part. Le comte , usant d'une basse finesse , dont il tira ensuite une vanité encore plus basse , me laissa tout faire sans y répondre , et se mit en possession de mon logement , parce qu'honnêtement je ne pouvais me dédire ; mais sa joie et les railleries dont il l'assaisonnait ne durèrent que jusqu'au lendemain.
4û8 MÉMOIRES DE SULLY.
Comme il passait dans la rue où je m'étais logé, suivi seulement de deux gentilshommes, parce qu'il allait rejoindre sa majesté pour la chasse , il trouva cette rue remplie de deux cents gentilshommes qui m'attendaient aussi à cheval , et qui, du plus loin qu'ils le virent venir, se mêlant ensemble comme par manière de jeu , bouchèrent si bien le passage, que son écuyer ne put le lui faire ouvrir. Il avait beau crier , place , messieurs , place à M. le comte; sans faire semblant de l'entendre , ils élevaient leur voix plus confusément encore ; quelques-uns cependant, rappelant l'aventure de la veille, dirent entre leurs dents qu'on ne délogeait point un gouverneur de province dans celle où il tenait la place de sa majesté. Le comte fut plus d'un quart d'heure avant que le passage lui fût rendu libre, et il eut encore le déplaisir que pas un de ces gentilshommes ne lui ôta le chapeau : nouvelles plaintes au roi , qui pour ce coup lui dit qu'il ne pouvait rien faire que d'en être bien fâché; qu'il n'irait pas, par complaisance pour lui, faire d'inutiles recherches parmi quatre ou cinq cents gentilshommes, dont il ne pouvait en désigner un seul, et qui, d'ailleurs, avaient cru pouvoir tirer cette revanche d'un tour dont ils se tenaient tous offensés.
Le comte ne trouva que le duc d'Epernon qui entrât dans son ressentiment, parce qu'il en avait