‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 187 sur 245 · LIVRE VTJtfGT-DEUXlÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VTJtfGT-DEUXlÈME

alors lui-même un violent contre moi. Voici ce qui y donna lieu. Les Rochellois , voyant que sa majesté ne passait pas fort loin de leur ville, pour lui marquer leur reconnaissance et leur soumission, lui firent une députation de tous leurs plus notables bourgeois. Le roi m'ordonna de les amener à son audience, parce que c'était à moi qu'ils s'étaient adressés. Elle leur fut donnée en présence de toute la cour. Ils dirent qu'ils venaient supplier sa majesté de ne pas passer si près de leur ville sans leur faire l'honneur d'y entrer. Ils l'assurèrent que, quoiqu'elle fût à la tète d'une armée de catholiques, elle n'y serait pas reçue avec moins de respect et de soumission que lorsqu'elle y venait autrefois à la tète des troupes de la religion, et que, si leurs portes n'étaient pas assez grandes, ils abattraient trois cents brasses des murailles que sa libéralité leur donnait tous les jours les moyens d'achever. Ils lui en présentèrent les clefs avec un sentiment si naturel de joie, et de sincérité, que le roi en versa des larmes, les embrassa trois fois, et, après s'être entretenu familièrement avec eux du vieux temps, les assura avec une cordialité toute charmante qu'ils pouvaient compter d'avoir en sa personne un roi protecteur de leur liberté , et ardent conservateur de tous leurs privilèges.

Au sortir de cette cérémonie, je rencontrai le

4lO MEMOIRES DJS SULLY.

duc d'Épernon qui entrait chez le roi, et je satisfis, sans penser à rien, à la question qu'il me fit sur ce qui venait de se passer. Je fus bien surpris de lui voir prendre à ce récit un air de courroux mêlé de chagrin, et de ce qu'il me demanda ensuite fièrement si je prétendais que La Rochelle fut de mon gouvernement, et en quelle qualité je m'étais chargé de présenter au roi les députés de cette ville. Je n'ai jamais cru que ce fut s'abaisser que de donner une explication à ses amis. Je lui répondis dans cet esprit que c'était en qualité d'ancien ami de la ville , et en vertu de l'ordre que j'en avais reçu de sa majesté. Il reprit avec la même vivacité que, la Rochelle étant comprise dans ses lettres de gouverneur , le roi , les Rochellois et moi , nous avions également tort. Je ne pus m'empêcher de lui dire que je croyais que les Rochellois, trouveraient sa prétention singulière , mais qu'enfin c'était avec eux, ou plutôt avec le roi, et nullement avec moi, qu'il avait dû chercher une explication, parce que je n'avais agi que par son ordre , et sans aucune intention d'empiéter sur les droits de personne.

Je le quittai froidement après ces paroles, et il alla entretenir Henri de son mécontentement. Il en revint encore plus mal satisfeit, et; tout son recours fut d'aller mêler ses doléances avec celles du comte. Les preuves que j'eus de tout ce qu'ils

LIVHE VINGT-DEUXIÈME. [\l I

dirent ensemble de désobligeant pour moi firent que dans une brouillerie qui survint pendant le séjour du roi à Limoges, entre d'Épernon et d'Ornano , je pris le parti de d'Ornano. La colère de d'Épernon s'en enflamma* encore davantage , et un troisième mécontentement y mit le comble. Il me demanda des assignations à son profit , pour le paiement du pain de munition fourni par les villes et gros bourgs aux gens de guerre qu'il avait levés. Je ne crus pas devoir lui en donner sans en parler au roi , qui , sachant aussi-bien que moi que cet argent resterait dans la bourse de d'Épernon au lieu d'être rerais à ceux à qui il appartenait, me défendit de le faire. Voilà l'écueil où vinrent échouer ces réconciliations, ces liaisons et ces sermens qui avaient été capables de donner de l'ombrage au roi.

De retour de Limoges , j'allai rendre compte à sa majesté de l'usage que j'avais fait de l'autorité qu'elle m'avait confiée. J'eus avec elle un entretien encore plus long qu'au retour de Chàtellerault; et sur les mêmes sujets, politiques et brouilleries de cour; je la retrouvai de même à Fontainebleau, où elle était venue passer la fin du mois d'octobre et la moitié de novembre. La reine s'y était aussi rendue ; le roi et elle se rencontrèrent en entrant dans la cour, elle dans sa litière , lui sur un cheval de poste. 11 y perdit La

4l2 MÉMOIRES DE SULLY.

Rivière, son premier médecin, qu'il regretta extrêmement. Il donna sa place à du Laurens 1 , qui était déjà premier médecin de la reine, et en chercha un autre pour cette princesse. Je n'arrêtai guère à Fontainebleau ; mille affaires m'attendaient à Paris, où Henri eut l'attention de me laisser, sans me rappeler de long-temps auprès de lui.

Je n'ai dit qu'une partie de celles que la reine Marguerite avait à me communiquer dans notre entrevue à Cercote. Dans le dessein où elle était de quitter son château dUsson pour venir faire sa demeure à Paris, elle voulut prendre mon conseil sur cette démarche, et savoir si elle serait bien reçue à la cour, où il était nécessaire qu'elle allât pour justifier qu'elle rie faisait rien que du consentement de sa majesté. Je l'assurai qu'elle y serait regardée de très-bon œil par leurs majestés ; je connaissais quels étaient leurs sentimens pour elle. Une simple assurance ne lui suffit pas ; elle m'en demanda ma parole pour caution ,

* André du Laurens était le quatrième premier médecin que Henri IV vit mourir depuis son avènement à la couronne, et comipe il mourut aussi quatre ans après, Petit, médecin de Gien, qui lui succéda, fut le cinquième. Sully, ayant été prié de faire donner la place de du Laurens à Turquet , l'un des méflecins ordinaires du roi, mais qui était de la religion , répondit : « J'ai fait serment de ne parler au roi ni de médecin * ni de cuisinier. »

Page 1