LIVRE VINGT-DEUXIEME. 4l
trer ; celui dont on s'arme contre des amis ou des compatriotes , au mépris de toutes les lois naturelles , divines et humaines , n'est que brutalité , démence et vraie faiblesse. Je m'aperçus que la morale que je prêchais était bien étrangère à de jeunes têtes échauffées par les bouillons du sang et de l'âge. L'un d'eux , qui voulut apparemment se donner auprès de ses camarades un air de suffisance ou de bravoure, prit la parole, et me répondit que les princes ayant de tout temps permis , et même autorisé les duels, ils avaient passé en coutume , qui tenait lieu de loi.
Je me contentai pour le moment présent de faire sentir au jeune homme, qu'il s'appuyait sur des principes de raisonnement faux et erronés, et d'empêcher toute voie de fait; mais lorsque, retiré chez moi , je me fus livré à toutes me réflexions sur la singularité d'un abus inconnu aux nations les plus policées , et en même temps les plus courageuses , elles se trouvèrent , lorsque je les eus mises sur le papier , composer une espèce de mémoire , que je me crus obligé de faire voir au roi.
Il est vrai que les duels sont fort anciens en France, et même en Europe, mais seulement dans cette partie de l'Europe ou l'inondation des barbares, qui sert d'époque à cette odieuse coutume, prouve en même temps leur méprisable source; et si les histoires des temps les plus reculés , comme
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celles de l'empereur Othon Ier , et du divorce de Lothaire , en fournissent des exemples, on y peut répondre par des défenses non moins anciennes , soit ecclésiastiques , comme dans le concile de Valence en 855 , soit séculières. Nous avons en -r; France une très-vieille ordonnance royale , qui les interdit dans toutes les causes civiles , et les ré-
duit aux criminelles, et seulement dans cinq cas, lèse-majesté, rapt, incendie , assassinat et vol de nuit1. Saint-Louis ôta ensuite toute restriction; et lorsque. Philippe le Bel, son petit-fils , parut les rétablir en i3o3, dans les accusations pour crime d'état , de viol et d'incendie, à quoi il les réduisit y il n'y fut porté que par le motif louable et blâmable tout ensemble d'abolir plus insensiblement cette coutume meurtrière , qui avait pris de nouvelles forces de son temps , en la renfermant dans des cas rares , exprimés par une loi positive : ce qui ne permet pas d'en douter , c'est qu'il défendit à
• 1 Consultez, sur ces édits de saint Louis et de Philippe le Bel , sur l'origine, la forme et toute cette matière du duel, les écrivains qui l'ont traitée à fond, comme Paul de Montboucher, sieur de La Rivaudière , dans son Traité des cérémonies et ordonnances appartenantes à gages de bataille et combat en camp clos, etc., en 1608 ; Jean Savaron, sieur de Villars, dans son *Traité contre les duels, avec l'édit de Philippe le Bel, en 1610; Brantôme, dans le dixième tome de ses mémoires, intitulé : Touchant les duels; d'Audi guier, Dupleix, Ruauld, liasnage, etc., avec plusieurs autres historiens.