LIVRE VINGT-TROISIÈME
que Philippe II, aussi ambitieux, et plus politique que son père , avait repris tous ses mêmes desseins , et qu'il aurait pu réussir , si ses vues particulières sur la France , l'Angleterre et l'Irlande n'avaient été traversées par le plus heureux effet du hasard qui avait fait rencontrer ensemble deux aussi fortes têtes que celles de sa majesté et de la reine Elisabeth1.
J'avais toujours appréhendé l'effet des suggestions des courtisans et des discours de la reine. Cette princesse entretenait continuellement le roi son époux des avantages d'une double alliance avec l'Espagne , et voulait toujours qu'il regardât cette union de la France avec Rome et les deux branches autrichiennes comme un moyen d'éteindre toutes sortes de factions en Europe, aussi conforme à la saine politique qu'à la religion. Il m'avoua que ces discours , dont toute la cour retentissait depuis quelque temps , ne le touchaient plus, et que, si on le voyait quelquefois les écouter et y répondre en homme qui , par des objections sensées , paraît chercher à se convaincre , ce n'était que pour ne pas laisser pénétrer son secret
1 Ce ne peut être que dans la vue d'envahir la France , en tout ou en partie, que Philippe II eut dessein de se mettre en possession des états du duc de Savoie , en donnant à ce duc , en échange , quelqu'un de ses états. Cest l'historien Matthieu qui nous apprend cette particularité, t. a, liv. a , p. a4o.
à toutes ces personnes , et pour les entretenir au contraire dans l'espérance de le gagner, jusqu'à ce que le moment- de lever le masque fût arrivé. Nous convînmes que les choses n'en étaient pas encore à ce point , et nous conclûmes cet entretien , comme quelques autres sur cette matière , par avouer que jusqu'à ce moment il n'y avait rien de mieux à faire que de continuer à s'assurer pour cette association des princes d'Allemagne et d'Italie , principalement de l'électeur de Bavière et du duc de Savoie ; le premier , par l'objet de la couronne impériale, et celui-ci, par l'espérance de la Lombardie, et de la dignité royale accordée en faveur du mariage de son fils aîné avec Madame de France.
Il ne se présentait point de moyen pour lever l'obstacle que le roi devait s'attendre à trouver dans le duc' de Bouillon , que celui de le mettre à la raison, en s'emparant de la ville de Sedan. Henri trouva cet expédient de lui-même , et il s'y arrêta d'autant plus volontiers, que cette expédition parut pouvoir être entreprise sans tirer à conséquence pour tout le reste ; c'est ce que notre entretien eut de plus effectif. Le roi m'ordonna de mettre incessamment sur pied un équipage d'artillerie , proportionné à la réputation de cette place, plutôt qu'à sa valeur réelle , que ce prince ne connaissait pas aussi parfaitement que moi. H