LIVRE VINGT-TROISIÈME
entendre ainsi discourir, que le ciel et la terre dussent se mouvoir en faveur de Bouillon et de sa ville. On fit tomber sur ce sujet entre les mains de sa majesté un mémoire en forme de lettre , plein non -seulement d'absurdités, mais encore d'impertinences. Le roi croyait y reconnaître le style du duc lui-même , mêlé avec celui de Duplessis et de Tilenus. Il n'est pas surprenant de voir ainsi parler ou les amis particuliers du duc de Bouillon , ou les protestans, qui pouvaient trouver intéressé dans cette affaire le corps entier des religion naires , tels que Montluet, La Noue et les deux Saint-Germain; niais il l'est beaucoup que des personnes qui n'avaient aucune liaison avec le duc de Bouillon , et d'autres qui étaient même gens du métier , comme l'ingénieux Érard , ne parlassent jamais de ce projet que pour y faire voir une impossibilité absolue : j'aurais de la peine à décider que toutes ces personnes étaient bien intentionnées pour le bien de la chose.
Le roi tomba lui-même dans une irrésolution que je ne pouvais comprendre. Je lui représentai alors plusieurs fois inutilement qu'il donnait par là gain de cause à des gens qui, n'ayant ni armes, ni cœur, ni mains, ne comptaient que sur cette unique ressource; et il est vrai que le duc de Bouillon ne laissa pousser la chÔse aussi loin qu'elle le fut que parce qu'il se persuada , sur le
rapport de ceux qui le servaient à la cour et Finfonmaient des dispositions de sa majesté, qu'elle ne passerait point jusqu'à l'exécution. Un autre expédient qu'on mit en - usage, fut de faire entendre au roi que le duc ne songeait à rien moins qu'à lui résister , mais qu'il ne pouvait se résoudre à paraître timide et rampant à des personnes qui , au lieu de lui rendre fidèlement les intentions de sa majesté , semblaient chercher à l'aigrir par le ton impérieux et menaçant; que, si en la place de ces personnes (c'est moi qu'on désignait ici) on mettait vis-à-vis de lui des gens propres à lui inspirer de la confiance , le roi en serait bientôt convaincu; Montluet 1 et La Noue, entre autres, se faisaient fort de le ranger sans peine à son devoir! Le roi crut ne pouvoir mieux faire que de les liii députer. Ils ne rapportèrent que des paroles générales et ambiguës, qui n'ouvrirent pourtant pas encore lès yeaix à Henri, parce que , d'un autre côte, ils lui firent Sedan absolument imprenable par les travaux qui venaient d'y être faits tout nouvellement , soit qu'ils se fussent laissé frapper de cette fausse opinion , ou seulement qu'ils affectassent de l'être. Quoi qu'il en sôït , au lieu d'aller en avant, sur la réponse du duc de Bouillon, Henri ri'en témoigna que plus fortement que le succès Iqi paraissait Vès-douteux.
• François d'Angennes, sieur de Montluet. Odet de La Noue.