‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 209 sur 245 · LIVRE VINGT-TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-TROISIÈME

« vous ai vu l'être en d'autres occasions bien plus « difficiles. Qu'y a-t-il? dites-le-moi librement, et « ne me celez rien, je vous en prie. » La vivacité de ce prince fit que tout de suite, sans me donner le temps de lui répondre , il me fit part de l'idée qu'il avait eue sur mes alarmes au sujet des religionnaires de France. Il protesta fortement contre le soupçon qu'il travaillât à ruiner les principaux réformés l'un par l'autre. 11 en appela à la connaissance que j'avais de ses sentimens, et me demanda s'il n'était pas vrai que tout le monde savait que, dans ce qui concernait le service de sa bouche et de sa personne , il aimait mieux se mettre entre les mains des réformés que dans celles des catholiques. Il m assura encore qu'il ne haïssait point personnellement le duc de Bouillon , qu'il n'exigerait rien de lui qui fût capable de le déshonorer; en un mot, qu'il me laissait le juge de la manière dont il devait le traiter. ' .

J'entendis avec joie ce prince parler de la sorte. Je lui témoignai être parfaitement instruit et persuadé de ses sentimens pour tout le corps protestant en général* et pour moi en particulier, sans lui dissimuler pourtant la peine que m'avait faite la manière dont en dernier lieu il avait pensé sur mon chapitre: Je lui avouai la véritable cause du refroidissement apparent qu'il avait remarqué en moi sur le projet de Sedan , telle que je l'ai mar-

quée plus haut. Ensuite épuisant de nouveau les réflexions qu'on pouvait faire sur ce sujet, j'en fis faire une à sa majesté , à laquelle personne n avait songé : c'est que Bouillon, ayant fait, pour fortifier Sedan , des dépenses qui l'avaient entièrement épuisé , et peut-être même considérablement obéré, il se pouvait bien faire que la véritable considération qui l'empêchait de se rendre aux désirs de sa majesté, est qu'H s'ôtait, en lui remettant Sedan, la seule ressource qui lui restait pour réparer ses affaires dérangées ; que , dans cette supposition , pour frapper à la bonne porte , il ne fallait peutêtre qu'offrir au duc une somme qui suffît à acquitter ses dettes. Je fis voir à sa majesté que, si, en donnant à Bouillon deux cent mille écus , on pouvait lui rendre toutes les autres conditions supportables, elle y en gagnerait encore six cent mille, parce que les frais d'un pareil armement ne pouvaient monter à moins de huit cent mille écus ; nouveau motif de traiter le duc dans toute la rigueur de la guerre, si l'on faisait tant que de l'attaquer, en déclarant réunie à la couronne non-seulement la principauté de Sedan , mais encore la vicomté de Turenne , qu'il prétendait ne tenir de la France que comme en relèvent les grands fiefs de la couronne, sans quoi l'on aurait le chagrin d'avoir fait des avances dont rien ne dédommagerait. Il semble que c'était par une

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