LIVRE VINGT-TROISIÈME
sorte de pressentiment de ce qui devait arriver que j'insistai si fort sur cette alternative d'une extrême indulgence avant que de rien entamer, et d'une extrême inflexibilité dès qu'on aurait une fois les armes à la main.
Le roi répliqua qu'une pareille négociation allait encore confirmer Bouillon dans l'idée où la lettre dont il a été parlé montrait assez qu'il était, que sa majesté craignait de l'attaquer. Il consentit cependant que je tentasse cette voie , de concert avec la princesse d'Orange 1 , alors à Paris, en envoyant au duc, du Maurier a , chargé de dépêches, dont il laissa les termes et la teneur à mon choix. « Mais aussi me promettez-vous , ajouta Henri , « qu'au cas qu'il n'accepte pas les offres que vous « lui ferez faire, vous me servirez dans cette af- « faire sans aucune considération humaine , et de « la manière dont vous l'avez fait ci-devant, » dit-il en citant le siège d'Amiens, la campagne de Savoie, et plusieurs autres entreprises semblables. Je lui en donnai ma parole d'honneur. « Or sus,
« touchez là , me dit ce prince , en me tendant la
* ' * Jf.
• Louise de Coligny , fille de l'amiral , mariée en premières
noces au comte de Téligny, tué le jour de la Saint-Bartheleini ,
et en secondes noces à Guillaume de Nassau, prince d'Orange,
dont elle était veuve alors.
• Benjamin Aubert du Maurier, attaché premièrement au duc de Bouillon, ensuite au duc de Sully.
[fio MÉMOIRES DE SULLY.
« main , je vous en crois , me voilà content , et je « me repose entièrement sur votre capacité et « votre fidélité de tout ce qu'il faut faire. » Sa majesté me quitta en achevant ces paroles.
J'allai le lendemain trouver la princesse d'Orange , avec laquelle je concertai la manière dont elle et moi nous écririons au duc de Bouillon , la députation que nous lui ferions de du Maurier, et la forme de l'instruction dont nous chargerions celui-ci. Voici ce que contenait la lettre que je lui écrivis. Je commençais par y rappeler au duc de Bouillon , avec les louanges convenables , la puissance et la capacité personnelle du roi régnant , deux points aussi bien connus de lui que de moi , et que je le priais de ne point perdre de vue , comme bien capables de lui faire prévenir le danger dont il était menacé, en l'empêchant de se laisser surprendre à la prévention, et de rien faire par passion, par chagrin et par dépit. En parlant ainsi, je ne le flattais point, mais c'était, lui disais-je, afin qu'il vît plus clairement de quoi il s'agissait pour lui , et qu'il ne s'obstinât pas contre les conseils de la princesse d'Orange , et d'un homme qui lui parlait en ami, à se réduire au point de donner à la force ce qu'il ne tenait qu'à lui de devoir à des conditions dictées par la douceur. Sans entrer dans le détail des propositions , je l'avertissais que du Maurier était chargé de les