‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 226 sur 245 · LIVRE. VINGT-TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE. VINGT-TROISIEME

Je trouve des deux côtés , pour en dire ingénument ma pensée , de pareils procédés et bien violens et bien peu sages. J'ai toujours bonoré véritablement la personne de Paul V , et fait profession d'être son très-humble serviteur. Je ne crois pas que ce que je vais dire ait rien qui y soit contraire. Nous ne sommes plus au temps où les papes exerçaient cette autorité spirituelle, dont ils font, avec raison, leur plus bel apanage, de manière qu'elle leur valait réellement une autorité' toute souveraine sur les états et les princes de la chrétienté. Aujourd'hui l'on distingue assez exactement ce qu'ils ont usurpé pour le temporel, et on le leur conteste fortement. Je dirais presque qu'on est aussi désabusé sur le spirituel ; du moins il est certain que la réforme leur a enlevé tout d'un coup les deux tiers; exemple si récent et si facile à imiter, qu'assurément la cour romaine n'est pas sage d'exposer la république de Venise à cette tentation, environnée comme elle l'est des peuples qui se sont soustraits à la loi du*iége apostolique , et qui lui tendront les bras d'abord qu'elle témoignera vouloir en faire autant; je veux parler des évangélistes et de tous les protestans d'Allemagne, Suisse, Bohème, Hongrie, Autriche et Transilvanie, auxquels nous pouvons joindre les schismatiques grecs et les. Turcs. Que Rome pense un peu au ravage que trois ou quatre moines

seulement ont fait dans son empire ; cela doit lui suffire , et d autant plus que ce mal ne lui est arrivé que par une imprudente fierté de Léon X et de Clément VII , toute semblable à celle que montrait Paul V dans la conjoncture présente.

Les Vénitiens courent peut-être encore de plus grands risques que le pape , en se l'attirant pour ennemi. Toutes ces discussions, que dans le commencement Ton. prétend traiter, sans le tirer du for de la conscience, aboutissent tôt ou tard à être soutenues par les armfes , lorsque , comme il arrive toujours , les raisons, loin d'être goûtées, ne font que donner lieu à des procédés toujours de plus yiolens en plus violens; et cette république ne doit rien éviter avec tant' de soin que la guerre, persuadée. que, si l'empereur et le roi d'Espagne ne font pas valoir des prétentions qu'ils ont sur ces états, et dont Ils ne se cachent presque pas , ce n'est assurérpent que parce qu'ils manquent de prétextes et d'occasions. La politique vénitienne doit donc viser continuellement à maintenir, et sa républicjue, 6t toute l'Itàlie, dans l'état où les choses y sont aujourd'hui. Aucun changement ne peut lui être avantageux, et toute révolution ne saurait que lui être funeste. J'ai souvent approfondi cette matière , en discourant avec les cardinaux de Joyeuse et du Perron, et je travail- Jais avec eux , aveo plus c\e çanxfeur , qu'il n'est or-

livre viNGT-TkoisifewrÉ. 4qi dinaire à un zélé huguenot d'en montrer , à trouver les moyens que la nouvelle religion ne s'ouvrît une entrée ni en Italie ni en Espagne, pourvu qu'ils répondissent de leur coté que le papfe , chef de 'l'Italie , s'épargtaerait aussi la peine de s'intér resser à cette partie de*l'Europe qui n'a plus rien de commun avec lui , parce que j'ai toujours cru que le vrai système politique, celui qui doit réndrè et conserver l'Europe tranquille -, dépend de la bien fixer dans cet équilibre.

Si l'on avait su faire toutes ces réflexions à Rome et à Venise, tout le mondé y aurait cons^ piré à étouffer la querelle présente dans sà naissance ; une explication donnée à propos et avec ' modération aurait suffi. Les affaires en appa«^ rence les plus épineuses sont toujours suscepltibles d'un heureux tempérament , lorsqu'on sait les manier , et celle-ci l'était plus que bien d'âûtrés. Il ne fallait que la considérer sans aucun rapport avec des conséquences dont on a tort de s'alarmer , parce qu'il ne faut pas s'alarmer de tout ce qui est : possible. Mais on l'avait embrouillée à dessein', en y liant des questions contre lesquelles là prudence des plus habjlefc conciliateurs échouera* toujours. Les suggestions malignes de ceux qui cherchaient à foire leur profit de cette désunion y avaient bien eu autant ide part que tout le reste. Si , dans le fort de la colère, une personne animée

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se trouvait encore capable de faire usage de sa raison , je lui conseillerais, sur toutes choses , de se défier alors des discours de ceux qui s'offrent à servir sa vengeance. C'est dans cette occasion que la haine et l'envie dressent leur piège le plus inévitable. *

Çanaye 1 , en me consultant sur ce que la qualité d'ambassadeur français demandait qu'il fît dans cette conjoncture, crut que, pour mieux m'instruire , il devait m'envôyer un long mémoire des griefs et des raisons des deux parties. Je n'en fis pas beaucoup d'usage; ce n'eût pas été leur rendre un bon service que d'éplucher toutes ces raisons et de prononcer sur chacune d'elles. Aussi me contentai-je de mander simplement à Canaje que , sans égard au fond de la querelle , les Vénitiens n'avaient d'autre parti à prendre que celui de se remettre de tout à des arbitres qui pussent, non pas les juger en rigueur, mais les apaiser, en faisant office d'amis communs. Je nommai la personne de Henri , comme me paraissant le seul propre à produire cet effet , et celle du nonce Barberin , dont je connaissais la sagesse et la droiture, pour en faire le rapport à sa majesté. Ce conseil fut suivi ; mais ce ne fut pas encore sitôt. Iol passion jouit de ses droits ordinaires auparavant ; elle se satisfit pendant tout le reste de cette

' Philippe Canaye, seigneur de Fresne.

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