LIVRE DIX-SEPTIÈME
une gratification de six mille écus qu'il m'accordait. Cette précaution ne m'ayant point empêché de faire voir sur mon visage beaucoup d'étonnement et de peine sur une augmentation, de dépense si frivole , Henri chercha encore à prévenir l'éclaircissement, en disant qu'après tous les travaux dont sa vie avait été remplie , il méritait bien , quelque indulgence pour ses plaisirs. Je répondis au roi, avec ma sincérité et ma fermeté ordinaires, qu'il avait raison , supposé qu'en la place des desseins qu'il m'avait communiqués, et moi , par son ordre, au roi d'Angleterre, il eût mis celui de passer le reste de sa vie dans les délices et la mollesse; mais que s'il se souvenait encore de ses anciens projets, c'était assurément se tromper que de les croire compatibles avec des amusemens si coûteux; qu'il fallait choisir entre l'un où l'autre. Je m'arrêtai après ces paroles que Henri écoutait sans y répondre, plein d'agitation , et comme un homme qui fait dans ce moment de profondes réflexions ; mais la disposition actuelle du cœur qui a toujours tant de part à nos mouvemens tourna le sien au dépit et à la colère. Il se contenta pourtant de me dire qu'il s'apercevait que je prenais des sentimens peu avantageux de lui, et de me commander de porter sur les états les sommes dont il venait de me parler , sans m'en embarrasser davantage.
Je ne me rebutai point. Je connaissais ce prince , presqu'à l'égal de moi-même. Je ne l'avais jamais trouvé insensible ni à la gloire ni à la vérité. Je ne pus croire qu'il le fût devenu en si peu de temps^ Au lieu donc de recourir aux palliatifs ordinaires, après lui avoir dit que je voyais bien que la liberté dont j'avais usé dans mes représentations lui avait r * déplu, je ne fis que le remettre de nouveau sur la ? même matière. Je lui parlai des moyens qu'on h mettait en œuvre en Allemagne et en Italie pour préparer les voies aux glorieuses actions qu'il comptait faire un jour, et des succès qu'y trouvaient ceux qui y travaillaient par son ordre. Je lui répétai qu'inutilement on se donnait toute cette peine, si un argent qui y devait être précieusement destiné s'en allait en de folies dépenses. Je lui fis toucher au doigt, par un calcul fort détaillé, qu'on ne pouvait entamer ce grand ouvrage sans avoir devant soi quarante-cinq millions tout faits, c'est-à-dire le revenu de deux années, conservé avec la plus étroite économie, et qu'avec cette somme, on devait supposer encore que la guerre ne durerait que trois ans; qu'autrement il faudrait anticiper sur les revenus royaux, ou surcharger les peuples par des impositions extraordinaires. En voici le calcul et la preuve.
Une armée de cinquante mille hommes de pied (c'est le moins qu'on puisse employer en cette