‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 240 sur 245 · LIVRE VINGT-TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-TROISIÈME

viette , et qui commença à crier par deux fois : « Sire, embrassez-moi la cuisse, car j'en ai q liante tité, et de fort bons. Voilà Parfait bien réjoui, « dit le roi; cela lui fera faire un doigt de lard sur « les côtes : je vois bien qu'il m'apporte de bons « melons; j'en suis bien aise, car j'en veux man- « ger aujourd'hui tout mon saoul : ils ne me font « jamais de mal quand ils sont fort bons, que je '< les mange ayant grand faim, et avant la viande, « comme l'ordonnent les médecins ; mais je veux ce que vous quatre y ayez aussi part ; c'est pource quoi n'allez pas après les perdreaux que vous « n'ayez vos melons; je vous les donnerai après « que j'aurai retenu la part de ma femme et la <c mienne, et de quoi en donner à qui j'en ai « promis. » En entrant dans sa chambre , le roi donna deux melons, qu'il avait mis à part, à deux garçons qui étaient à la porte, en leur parlant à l'oreille; et comme il vit sortir de son long cabinet aux oiseaux Fourcy, Béringhen et Lafont, ce dernier portant un gros paquet enveloppé : «Lace font, lui dit Henri, m'apportez-vous encore quelce que ragoût pour mon dîner? Oui, sire, répon- « dit Béringhen , mais ce sont des viandes, creuses ce qui ne sont bonnes qu'à repaître la vue. Ce n'est ce pas ce qu'il me faut , reprit sa majesté , car je meurs de faim , et je veux dîner avant toutes

5a2 MEMOIRES DE SULLT.

« choses. Mais encore, Lafont, qu'est-ce que c'est « que cela que vous portez si bien enveloppé ? a Sire, dit Fourcy, ce sont des modèles de diffé- « rentes sortes d'étoffes, de tapis et de tapisseries, « que vos meilleurs manufacturiers veulent entre - « prendre de faire. Cela sera bon après dîner, ré- « pliqua Henri , pour le montrer à ma femme ; et « puis aussi-bien me vient-il de souvenir <Fun a homme avec lequel je ne suis pas toujours d'ac-

* cord en tout, principalement lorsqu'il est ques- « tiôn de ce que vous savez qu'il appelle des bail bioles et des bagatelles. Je crois, Fourcy , ajouta- « t-il , que vous devinez celui dont je veux parler ; f je serai bien aise qu'il soit présent avec ma

* femme" lorsque vous nous montrerez toutes ces « étoffes , qui me feront souvenir de quelque chose « que je veux leur dire lorsqu'ils seront ensemble, « afin d'en savoir lçur opinion. » Il me dit souvent, poursuivit encore sa majesté , parlant toujours de moi , sans me nommer , « qu il ne trouve jamais « tién de beau ni de bien fait quand il coûte le % double de sa vraie valeur, et que je devrais pen- «ser la même chose de toute marchandise extré- « meurçnt chère. Je n'ignôre pas sur quoi ni « pourquoi il dit cela; ïaais je rie jbji fen fais pas « semblant y et il ne fout pas laisser, de BÉpVadre « parler , cor il n'est pas homme à un mot. Fonrcy,

« envoyez-le chercher en diligence, et qu'on lui « mène plutôt un de mes carrosses , ou bien le « vôtre. »

Le cocher rencontra un de mes laquais , que j'envoyais au Louvre savoir ce que faisait le roi , et il vint chez madame de Guise , où j'avais déjà achevé de dîner. Je surpris bien sa majesté, qui ne m'attendait pas si tôt. «Vous êtes bien diligent, « me dit ce prince en me voyant entrer dans sa « chambre, ou il était encore à table; il n'est pas « possible que vous veniez de l'Arsenal. » Lorsqu'il sut d'où je venais : « Toute cette maison-là , me « dit-il , vous apparente et vous aime fort; ce dont a je suis très-aise > car je suis persuadé que , tant « qu'ils vous croiront, comme ils m'ont fait dire « qu'ils étaient résolu de faire, ils ne feront jamais « rien qui nuise ni à ma personne ni à mon état. « Sire, lui répondis-je ,' votre majesté me dit tout « cela d'une si bonne manière, que je vois bien « qu'elle est en bonne humeur, et plus contente « de moi qu'elle n'était il y a quinze jours. QudH a vous souvient-il encore de cela ? interrompit <:e « prince; ô que non fait pas à moi. Nesavez-vous « pas Bien que nés petits dépits ne doivent jamais « passer les vingt-quatre heures? Je sais que cela «•ne vous a pas empêché , dès le lendemain de ma « colèrè, d'entreprendre une bonne afFâire pour « mes financé. U y a plus' de trois mois, me dit

« ensuite Henri avec beaucoup de gaîté, que je ne « m'étais trouvé si léger, étant monté à cheval sans « aide et sans montoir. J'ai eu un fort beau jour « de chasse; mes oiseaux ont si bien volé, et mes a lévriers ont si bien couru, que ceux-là ont pris « force perdreaux , et ceux-ci trois grands levrauts. « On m'a rapporté le meilleur de mes autours que « je croyais perdu. J'ai fort bon appétit. J'ai mangé « d'excellens melons, et on m'a servi une demi- « douzaine de cailles, des plus grasses et des plus « tendres que j'aie jamais mangées. On me mande « de Provence, continua ce prince, pour me faire a voir que tout conspirait à sa bonne humeur, « que les brouilleries de Marseille sont entière- « ment apaisées ; et de plusieurs autres provinces « que jamais l'année n'avait été si fertile , et que « mon peuple sera riche , si je veux ouvrir les « traites. Saint-Antoine m'écrit que le prince de « GaHes lui parle incessamment de moi , et de ce « qu'il vous a promis de son affection pour moi. « J'ai reçu avis d'Italie que les choses s'y disposent « de façon que j'aurai l'honneur et la gloire d'a- « voir récôncilié les Vénitiens avec le pape. Bonci gars me fait savoir d'Allemagne que le nouveau « roi de Suède est toujours de mieux en mieux « avec ses sujets, et que le landgrave dé^Hesse « m'acquiert tous* les jours dfe nouveau» amis, al- « liés et serviteurs assurés. Buzenval a écrit à ViU

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