‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 34 sur 245 · LIVRE DIX-HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-HUITIEME

dû suivre pour fixer sur elle le cœur et l'esprit de sa majesté. Elle se plaignit ensuite dans le public que je ne faisais pas de ses lettres tout le cas que je devais. J'en fus averti par la femme de Conchim , la moins déraisonnable encore de celles à qui elle donnait tout pouvoir sur elle. Je répondis à ee^grief qu'il était vrai que je n'avais pas toujours égard à celles que je voyais écrites de la main de quelqu'un de ses secrétaires, parce qu'elles étaient, ou dictées sans sa participation par d'injustes solliciteurs qui abusaient de son nom , ou écrites dans l'intention de me faire porter la haine d'un refus auprès de cette princesse; mais que pour celles qui m'étaient écrites de sa propre main , je défiais qu'on pût me convaincre de n'y avoir pas répondu avec tout le respect et la défér rence possibles.

Et pour ne rien dissimuler, il était besoin que je me rappelasse mon devoir aussi fortement que je faisais, pour ne pas m'en écarter à l'égard de cette princesse. Il n'y avait aucune fin à ses demandes. La seule dépense pour le courant de sa maison coûtait au roi, tous les ans, trois cent quarante-cinq mille livres. Tant de gratifications, de pots-de-vin, d'édits créés en sa faveur, ne pouvaient suffire à toutes ses autres dépenses. Elle engagea un jour, de dépit, ses bagues et joyaux* ou plutôt ceux des reines de France ; et l'on fut

obligé de prendre au trésor royal de quoi les retirer. L'édit des exempts en chaque paroisse fut passé à son profit. Quelques receveurs de Rouergue et de Quercy étant demeurés arriérés dans le paiement de leurs deniers, elle les fit appliquer à son profit. Elle voulut faire les frais de la noce de l'Italien Santi, son jardinier; et elle me demanda pour cela six cents livres, ce qui n'est qu'une bagatelle ; mais c'est principalement dans ces bagatelles qu'on peut juger des dispositions de l'esprit des princes par rapport à l'économie. Que^ pouvais-je faire, trouvant un inconvénient égal à lui accorder tout, ou à tout lui refuser, sinon, de refuser en effet tout ce qui intéressait véritablement la justice et le bien de l'état, et d'empêcher, dans ce qu'on ne pouvait se dispenser d'accorder, et surtout par rapport à ces édits, toute vexation dans la levée des deniers? Quant aux démêlés personnels de leurs majestés, on peut dire que le roi avait des faiblesses incompréhensibles, et la reine des travers inexcusables.

En voyant combien peu j'avais avancé , depuis le temps que je m'occupais de toutes ces tracasseries domestiques, je compris à la fin que c'étaient là de ces choses qu'il faut laisser aux seuls intéressés à démêler entre eux. Je retirai donc tout doucement mon épingle du jeu, et je laissai de

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