‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 35 sur 245 · LIVRE DIX-HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-HUITIEME

grand cœur le champ libre à Sillery, dont le roi se servait aussi. Il trouvait quelquefois qu'il maniait l'esprit de ces deux dames plus doucement que moi. Je n'ai pas de peine à le croire. Je ne sais ni flatter, ni déguiser ma pensée, et ce manège ne demande que complaisances et dissimulation, sans quoi il n'y a rien à espérer, et tout à craindre, et doublement à craindre, par la part qu'ont ici l'épouse et la maîtresse. On vient de le voir quant à Ja première; je puis aussi en parler avec pleine connaissance pour ce qui regarde celle-ci. Si je n'avais pas pris mes mesures bien juste , je venais de risquer, il n'y avait que peu de jours, de me trouver la victime de l'amant et de la maîtresse. Voici en quelle occasion.

Dans le temps que les sujets de plainte se multipliaient de jour en jour entre Henri et la marquise de Verneuil , je fus député par le roi pour faire à cette dame les plus sanglans reproches. Au lieu de fléchir et d'avouer son tort, elle le prit sur un ton si haut, que je ne désespérai pas cette fois que la scène ne finît par une rupture éclatante ; ce qui était tout ce que je souhaitais le plus. Nonseulement elle refusa de donner la satisfaction que sa majesté lui demandait, mais elle parut encore si résolue à rompre tout commerce, avec le roi, qu'elle alla jusqu'à me solliciter avec les plus fortes instances de travailler à lui faire agréer

cette résolution, comme importante également à tous les deux, et à vouloir que j'écrivisse, aussi* tôt que j'allais être retourné chez moi , une lettre à sa majesté, que nous concertâmes ensemble, et où elle employa des termes assez forts pour me faire juger qu'elle agissait sincèrement. Cependant, la connaissance que j'avais du caractère de cette femme me faisant craindre qu'elle ne désavouât ce que je manderais au roi , et qu'elle nè }• me fît passer pour avoir cherché, par de sourdes pratiques, à la brouiller avec ce prince, ce qu'il ne m'aurait pas pardonné , tout indulgent qu'if était, parce que sur l'article du cœur il poussait la vivacité fort loin, je pris la précaution d'envoyer cette lettre à la marquise avant que de la faire remettre à sa majesté, et je lui fis dire en même temps, qu'elle la lût et l'examinât attentivement , afin qu'elle vît que je n'avais rien mis dans cette lettre, qui était fort longue, au-delà de ce qu'elle m'avait dicté elle-même; et qu'elle me mandât, si je n'avais pas observé scrupuleusement la teneur de ses paroles. J'enjoignis sur toutes, choses au porteur, de ne me rien rapporter de bouche, mais d'obliger cette dame à me marquer par écrit ce qu'elle trouverait à y changer, et tout ce qu'elle avait à me dire.

Elle avait déjà beaucoup relâché de la sévérité de sa première résolution. Mon domestique s'en

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