LIVRE DIX-HUITIÈME
mon occasion , et auquel je fus convié avec cérémonie, ils dirent , en buvant à la santé du roi, que, si sa majesté leur avait fait l'honneur de se présenter à leurs portes , eût-elle été suivie de trente mille hommes, ils les lui auraient ouvertes, et que, si elles ne s'étaient pas trouvées assez grandes, ils auraient abattu trois cents toises de leurs murailles. Je ne vis que des respects et je n'entendis que des éloges de ce prince. Ils m'assurèrent aussi avec les louanges les plus flatteuses que, quand j'aurais eu avec moi deux ou trois fois plus de mondé que je n'en avais , ils n'auraient pas agi différemment
Le repas dont je viens de parler fut de dix-sept tables , la moindre de seize couverts; et le lendemain on me donna une collation tout aussi superbe que l'avait été le repas. On y joignit le spectacle d'un combat naval entre Coreilles et Chef-de-Baye, dans lequel vingt vaisseaux français attaquèrent pareil nombre de vaisseaux espagnols. Les Espagnols vaincus furent amenés pieds et mains liés devant un tableau du roi exposé publiquement, et ils me furent présentés comme à son lieutenant-général. Rien ne fut oublié de ce qui pouvait rendre ce divertissement parfait; habits, armes, livrées, pavillons, panonceaux différens. Je payai cette bonne réception des Roche! lois en leur accordant au nom du roi, dont je fis l'éloge
publiquement, la délivrance de leurs prisonniers. Excepté eux et le sieur de Lussan , je punis sévèrement tous ceux qui avaient contrevenu aux traités du commerce. Sa majesté se contenta d'avoir otjïigé k ville de la Rochelle à lui demander cette grâce, qu'elle sut bien d'ailleurs lui faire acheter, jftpp ris à Poitiers des circonstances qui me firent trouver le comte d'Auvergne beaucoup plus coupable encore que je ne le croyais.
Le peu de temps que le roi avait laissé en ma disposition pour régler les affaires de la province me fit remettre à un autre temps à visiter le haut et le bas Poitou; je ne pus obtenir de sa majesté que la permission d'aller à Saint-Jean-d'Angely et à Brouage , en lui représentant la nécessité de ce voyage, ne fût-ce que pour détromper le peuple de ce canton de l'opinion que le roi voulait s'emparer de leurs salines. Je partis de la Rochelle pour ces deux endroits, où je fus reçu de MM. de Rohan et de Saint-Luc mieux encore que je ne m'y étais attendu. Je fis tout mon possible pour ramener Rohan à son devoir. Je lui parlai de ses brigues en Angleterre , d'où je l'exhortai à rappeler Durand au plus tôt. 11 témoigna à ce discours une extrême surprise, feinte ou véritable. Il se plaignit des impostures de ses ennemis. Il désavoua Durand, et, pour me persuader de sa sincérité, il convint de quelques faits , comme du cheval donné
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en présent au roi d'Angleterre, mais en assurant qu'il en avait obtenu une permission de sa majesté, dont il la ferait facilement souvenir.
D« Saint-Jean , je repris le chemin de Paris par Thouars , où je voulus m'aboucher avec le duc de La Trin*ouille. Je n'attendais pas de lui un accueil aussi gracieux que je le reçus , sachant combien il avait été mortifié de me voir posséder un gouvernement , et recevoir des honneurs auxquels il * avait aspiré, jusqu'à les briguer publiquement. Je l'entretins plusieurs fois de tous les sujets de plaintes que le parti réformé donnait au roi, et en présence même de Parabère, Saint -Germain* de-Clan , Besses , La Vallière, Constant d'Aubigné ( ceux-ci ne se quittaient presque jamais), et de Préaux , La Ferrière et La Saussaye. Toutes ces personnes se récrièrent fortement sur la fausseté des imputations qu'on leur avait faites auprès du roi , protestant hardiment de leur fidélité et de leur attachement à sa majesté ; et , pour mieux m'en imposer, ils accompagnèrent toutes ces assurances de tant de civilités à mon égard , et même de basses flatteries , qu'ils tombèrent dans l'autre excès d'une affectation trop marquée.
Au travers de tous leurs déguisemens je ne laissai pas de pénétrer leurs desseins, en mettant en leur présence la conversation sur l'état des affaires d'Espagne et d'Angleterre. Ils se trahis-
saient malgré eux, et il me fut impossible de douter que toute cette petite cour de gens attachés aux ducs de Rohan et de La Trimouille ne Sut dans les sentimens de mécontentement et de* clésobéissance dont on les avait accusés auprès de sa majesté. Mais je découvris en même temps, et les lumières que je tirais de la place que j'occupais dans la province m'en donnèrent dans la suite toute la certitude possible , qu'heureusement ces messieurs ne disposaient en aucune manière du reste du parti protestant. Ce n'étaient plus, comme autrefois, ces chefs absolus qui d'un seul mot entraînaient tous les suffrages; on les fuyait, au contraire, comme des pestiférés lorsqu'ils venaient délibérer dans les assemblées : c'est qu'ils s'étaient détruits eux-mêmes par leur propre imprudence, en jetant tout le corps dans des démarches si hasardées et si risibles , qu'ils avaient enfin ouvert les yeux aux moins clairvoyans; et tout ce qu'on peut dire de plus avantageux pour eux , c'est qu'ils composaient encore un parti dans le parti même , mais un parti très-faible, et qui ne se soutenait plus que par la vaine démonstration d'une autorité dont il ne lui restait que l'ombre.
Je n'avais garde de négliger de si favorables dispositions. J'achevai de désabuser le peuple; je détruisis les bruits dangereux qui avaient été semés au sujet des salines, de la gabelle et des au-