LIVRE DIX-HUITIEME. Il
les étrangers pour y mourir de faim; qu'elle ne voulait pas donner à la reine la satisfaction de la voir traîner une vie malheureuse ; qu'il lui fallait du moins un fonds de terre de cent mille francs bien assuré ; que c'était encore bien peu de chose ' après tout ce qu'elle avait pu se promettre légitimement du roi. Ces paroles, qu'elle prononça avec beaucoup de dépit, regardaient sans doute la promesse de mariage dont la perte lui avait causé une extrême douleur. Elle tâcha inutilement de me cacher sa colère.
Je n'avais jamais prétendu tirer grand fruit de mon entrevue avec la marquise de Verneuil. Je ne pus cependant m'empécher de m' attacher à ce que je venais de lui entendre dire et redire sur un établissement hors du royaume , parce que plus j'y pensais , plus j'y trouvais le vrai et le seul moyen de donner un dénoûment à toute cette intrigue 1 . Il ne s'agissait que de faire trouver assez de force
' Sully avait fait manquer à Henri IV une belle occasion de se défaire honnêtement de sa maîtresse, s'il en faut croire les mémoires de Bassorapierre , ou la chose est rapportée ainsi, t. i, p. 90. « Le roi demanda s'il donnerait quelque chose à « madame de Verneuil , pour la marier à un prince qu'elle di- « sait la vouloir épouser, si elle avait encore cent mille écuse « Bellièvrc dit : Sire, je suis d'avis que vous donniez cent mill. « beaux écusàcette damoiselle,pour lui trouver un bon parti. « Et comme Sully eut répondu qu'il était bien aisé de nommer « cent mille beaux écus, mais difficile de les trouver, sans le
à Henri pour qu'il donnât son consentement à là proposition de la marquise ; par là il s'ôtait de devant les yeux un éternel sujet de faiblesse, et pour acheter son repos et la paix de sa maison , il ne loi en coûtait du moins que de l'argent. Cet effort était-il donc si pénible? Je me proposai tûen d'y ' . employer tous les miens. $ '
J'allai trouver sa majesté, et, en lui rendant viy, compte de la commission dont elle m'avait chargé, je lui proposai l'expédient qui se présentait. Je ne fus pas étonné qu'elle ne le trouvât pas aussi heureux que moi; mais je m'étais armé des plus fortes raisons en tout genre pour le lui faire du moins supporter. Que ne dis-je pas à ce prince ! politique, intérêt, repos, raison, tous les motifs furent épuisés. Je le rappelai à sa propre opinion sur cette femme et sur sa famille. Je rapportai des traits d'autant plus capables de le remuer, qu'ils avaient déjà autrefois produit cet effet : les noms qu'il avait donnés à la d'Entragues et à ses filles , les aventurés avérées qui y avaient donné lieu ,
« regarder, le chancelier répliqua : Sire je suis d'avis que votfs « preniez deux cent mille beaux écus , et les donniez à cette « belle damoiselle , et trois cent mille et tout, si à moins ne se « peut , et c'est à mon avis. Le roi se repentit depuis de n'avoir « pas suivi et cru ce conseil. »» Mais , supposé que ce prétendu établissement ne rat point une ruse de la damoiselle, je crois qu'il manqua bien plus par la faute de Henri IV que par celle de Sully.