‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 56 sur 245 · LIVRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-HUITIÈME

cette somme d'argent accordée par son ordre , pour payer ce je ne sais cpioi de précieux dans la première faveur dont il convenait en même temps qu'il n'était plus au pouvoir de sa maîtresse de disposer; l'enfant mis au monde à coups de tonnerre „êt autres anecdotes semblables, très-capables de guérir un cœur délicat. Je n'ai jamais fait de discours si pathétique, ni. à mon sens si persuasif. La honte que je voyais rejaillir sur Henri, pour le présent et pour l'avenir, me pénétrait du plus#vif sentiment. Je priai , je suppliai , je pressai ce prince en toutes manières. Je ne me rebutai point d'une tentative inutile; je revins plusieurs fois à la charge. Mon zèle alla jusqu'à la persécution, et m'emportait quelquefois hors de moimême, comme dans la conversation du jardin de la conciergerie de Fontainebleau , où nous parlions si haut , que nous fûmes entendus de Bastien et de Brunault.

Je ne sais s'il y a jamais eu rien d'aussi incompréhensible. Un prince, dont les rares qualités serviront de modèle aux rois, nous réduit, ou à dérober aux yeux une partie de ce cœur héroïque, ou à avouer qu'elle ne sert qu'à déshonorer l'autre. Je prends sans balancer , et en déplorant la fragilité humaine, ce dernier parti, parce que je m'y crois obligé; je m'imaginerais même n'avoir travaillé qu'à demi pour Fin truction des hommes,

I3l8 MÉMOIRES DR SULLY.

et surtout pour celle des princes , que je me propose, si je retranchais quelque chose à ce tableau. J 'ouvre devant eux le cœur où tant de grandeur se trouve mêlée avec tant de faiblesse, afin que l'un leur devienne plus sensible par l'autre , et qu'ils se tiennent d'autant plus en garde contre uh£ passion dangereuse , qu'ils verront qu'elle peui faire naître en eux mille honteux mouvemens, dont ils ne se seraient pas crus capables : la timidité , le découragement, la bassesse, la jalousie, les fureurs, et même la fausseté et le mensonge; oui le mensonge et la fausseté. Henri , cet homme partout ailleurs si droit , si vrai , si franc , les a connus dès qu'il s'est livré à l'amour. Je me suis souvent aperçu qu'il me trompait par de fausses confidences, lorsque rien ne l'obligeait à m'en faire de véritables; qu'il feignait des retours à la raison, et des résolutions que son cœur désavouait ; enfin qu il affectait jusqu'à la honte même de sa chaîne, lorsque intérieurement il faisait serment de ne jamais la rompre, et qu'il en serrait plus étroitement les nœuds.

A l'égard de la jalousie que sa maîtresse lui reprochait publiquement, il n'en était véritablement que trop atteint. Il était aisé de le connaître aux efforts qu'il faisait pour supplanter des rivaux qu'il était assez faible pour ne pouvoir mépriser , et assez timide pour ne pouvoir punir; aut Ccésary

Page 1