LIVRE DIX-WEUVlfcME. I
puisqu'elles ne servent, dit on , qu'à notifier d'une minière un peu moins absolue , aux personnes appelées à partager le soin du gouvernement, des résolution* du souverain déjà arrêtées dans un conseil plus particulier. Celle-ci ne fut pas exempte de ce reproche; et le but que Henri s'y proposait, quoiqu'assu rément il n'eût rien que de bon, de louable, et même de nécessaire, ne fut pas plus approuvé. Je ne sais ce que diront à cela les défenseurs de l'auterité populaire; pour moi, il me semble qu'il demeure prouvé par une infinité d'autres exemples, semblables à celui-ci, que les vues d'un roi bon et sage ne doivent point être en tout, et dans toutes sortes de conjonctures, les mêmes que celles du peuple. Les considérations qui déterminent le peuple sont rarement sans quelque intérêt ou sans quelque passion; mais jamais, ou presque jamais , elles ne s'étendent audelà du présent. Les personnes, même les plus raisonnables, abusées par leur propre sentiment, semblent conspirer séparément, quoiqu'elles n'en conviennent, ni même ne s'en aperçoivent point > à se satisfaire sans s'embarrasser des suites.
Cet abus est fondé Sur le désir naturel même. On veut jouir et être heureux , c'est le partage du présent ; et malheureusement il y a telle conjoncture de politique et de gouvernement qui demande qu'on recule sagement cette jouissance et
l4o MEMOIRES DE SULLT.
l'accomplissement de ce bonheur dans dix ans, vingt ans, cinquante ans, et quelquefois phls : comment faire goûter cette privation à la multitude , et à ce petit nombre de personne^qui, pouvant s'élever par leurs lumières au-dessus de la multitude, lui demeurent attachées par les mêmes désirs? Il n'en est pas ainsi d'un roi bon et sage, ou d'un ministre qui le représente, et fait ses fonctions. Il doit travailler, il est vrai, pour^e bonheur de ses sujets; mais il sak en même temps que, pour vouloir trop anticiper ce bonheur, on le manque presque toujours; que, quand il est manqué, il n'y a plus de proportion entre le mal trop réel où cette erreur précipite, et le mai seulement idéal et imaginaire dont tous les hommes se plaignent dès qu'il leur manque quelque chose. Qu'un état est heureux lorsqu'il se conduit par des principes de gouvernement qui le mettent sur la voie de l'être ! Il foule aux pieds tout intérêt particulier et passager pour tendre à ce bien général. Sa qualité de roi ne le rend pas moins le père de ses sujets qui ne vivront que dans trois ou quatre générations qu'il l'est de ceux qui vivent aujourd'hui, et lui fait envisager la fausse tendresse qu'il aurait pour ceux-ci aux dépens des autres , comme la prédilection qu'un père de famille conserverait pour quelques-uns de ses enfans, sachant qu'elle doit ruiner sa famille.