‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 78 sur 245 · LIVRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-NEUVIÈME

mencé, il avait considérablement avancé la ruine de l'Espagne , son ennemie.

Il semblera sans doute qu'on devait mieux attendre du traité que j'avais négocié Tannée précédente en Angleterre. Voici ce qui s'y était passé depuis. L'Espagne sentit bien que la Flandre était perdue tout entière pour elle , si elle ne trouvait Ae moyen d'apporter quelque changement aux dispositions dans lesquelles j'avais laissé le roi de la Grande-Bretagne. Elle renouvela toutes ses brigues et ses sollicitations, après mon départ de Londres, pour obtenir du moins une neutralité dans ce qui concernait les Provinces-Unies, si elle ne pouvait mettre tout-à-fait sa majesté britannique dans son parti. D'abord les Espagnols crurent devoir demander beaucoup, et offrir beaucoup aussi , pour se faire accorder du moins une petite partie de leurs demandes. Les premières propositions furent mises sur le tapis , et rejetées sans seulement les examiner. Les Espagnols en firent suivre une, dont ils espérèrent l'abandon des Hollandais par les Anglais, parce qu'ils savaient que ceux-ci n'avaient rien si fort à cœur; c'est celle de rendre le commerce des Indes également libre à leurs deux nations. Le coup porta encore à faux , parce que l'Espagne , prévoyant qu'on rabattrait toujours assez de ses demandes , mit pour condition à cette offre une ligue offen-

sure et défensive entre l'Angleterre et elle , et que le conseil du roi d'Angleterre , encore frappé vivement des raisons du contraire, ne lui dissimula point que son intérêt lui dictait de soutenir la Hollande, bien loin de prendre ouvertement parti contre elle.

On crut alors la chose absolument manquée; le seul Beaumont ne s'y méprit point, et prédit que, malgré tous ces obstacles apparens, on pourrait se rapprocher et qu'on se trouverait en effet d'accord. Quelque temps après, les Espagnols revinrent à la charge. Pour diminuer toujours quelque chose des premiers refus, suivant leur fine politique, il fut nommé des commissaires de part et d'autre. Les contestations furent si vives , qu'on fut cent fois sur le point de voir tout manqué. Insensible* ment la chose se tourna en négociation plus pair sible : les commissaires se radoucirent; ceux d'Espagne non-seulement ne marquèrent aucune aversion pour la France, mais furent les premiers à dire qu'on ne devait l'exclure de rien. On ne parlait jamais des deux rois sans y joindre le troisième! On traitait honnêtement jusqu'aux états mêmes, et l'on paraissait disposé à toute sorte d'accord avec eux, tout cela afin de dissimuler à sa majesté britannique ce que cette négociation avait de contraire, dans son but, à la première, et pour lever ses scrupules.

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