LIVRE DIX-NEUVIÈME
dusion jusqu'à celle de l'affaire qui occupait alors les deux couronnes de France et d'Espagne; c'est l'affaire du commerce qui était alors fortement agitée. Cependant les commissaires ne laissèrent pas de signer toujours le traité 1 entre l'Espagne et l'Angleterre, et ils remirent Beaumont, pour f affaire du commerce , à la venue du connétable -de Castille. On en parla à celui-ci, lorsqu'il passa par Paris pour se rendre à Londres ; mais il fit naître , de dessein formé , des contestations pour ne rien conclure avec le cardinal Buffalo, qui déjà travaillait à cette affaire. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ces commissaires, en ne donnant aucune satisfaction à Beaumont sur ce sujet, osaient encore lui demander de lever par provision l'impôt du port de Calais. Beaumont , qui savait que l'intention de sa majesté n'était pas de l'abolir, même après la conclusion de l'affaire du trente pour cent, avec laquelle il n'avait rien de commun, éluda la proposition, en leur rendant la pareille.
Le connétable de Castille repassa par la France
' Ce traité n'est en rien différent d'un véritable traite de paix. Les rois d'Espagne et d'Angleterre y comprennent leurs alliés, c'est-à-dire tous les princes et les états de la chrétienté, qui y sont nommés, excepté les seules Provinces-Unies. Il est rapporté en entier dans le Septénaire, année i5o4. Matthieu, ibid. 65o, etc.
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dans les derniers jours de novembre, en s'en retournant en Espagne, où il portait le traité conclu. Il arriva à Paris, comme le traité du commerce s'y concluait aussi. Il fit demander, le lendemain de son arrivée, la permission de saluer sa majesté, à laquelle il se présenta, la joie et la satisfaction répandues sur le visage. Il lui fit un compliment très-étudié, et qui n'en était peut-être que d'autant moins sincère. Il prit, pour son sujet, les deux accords nouvellement faits. Il s'efforça de persuader à ce prince que, les rois de France et d'Espagne étant les deux plus puissans potentats de la chrétienté, leur union étroite était un moyen nécessaire et infaillible pour venir à bout des entreprises qu'ils feraient de concert; sur quoi il fit valoir l'alliance qui avait existé de tout temps entre la France et la Castille. 11 s'étendit sur les avantages de cette association, qui ferait aux deux couronnes les mêmes amis et les mêmes ennemis; et sur les moyens de la rendre inséparable, c'était, disait-il, de n'avoir aucune partialité, de se défaire de toute jalousie sur l'autorité et la prééminence; d'éclaircir et de vider à l'amiable leurs prétentions sur certains cantons et certaines villes de l'Europe. Il n'oublia pas d'insinuer à sa majesté que les protestans étaient des ennemis que la bonne politique demandait qu'on abaissât. Il conclut son discours par représenter les avantages d'un double
livre dix-neuvième. 181 mariage des enfans des deux rois, qui semblait, disait-il, par la conjoncture du temps, être déjà arrêté dans le ciel. En bon politique, il assura au roi qu'il n'avait aucun aveu de son maître pour tout ce qu'il venait de lui dire. Il le pria de vouloir bien lui déclarer ce qu'il pensait sur ces choses, parce que, quoique ce ne fussent que de simples ouvertures, s'il voyait qu'elles eussent le bonheur d'être du goût de sa majesté, il serait plus hardi à les proposer ensuite au roi son maître.
Je n'étais pas présent à ce discours, mais le roi voulut bien venir à l'Arsenal uniquement pour m'en faire part. Il s'arrêta, après m' avoir rapporté les paroles de l'Espagnol, pour me dire qu'il voulait savoir la réponse que j'y aurais faite, avant de me dire celle qu'il y avait faite luimême. Je répondis à Henri, sur un ton aussi peu sérieux, que je la lui dirais bien sur l'heure, mais que j'attendrais au lendemain pour le satisfaire, afin d'y mieux penser encore, et qu'il ne m'accusât pas de précipitation, comme il faisait souvent lorsque mes paroles avaient le malheur de ne pas lui plaire. Sa majesté sourit, et y consentit, en me donnant un petit coup sur la joue, suivant sa coutume, lorsqu'elle était de bonne humeur.
J'allai le lendemain au Louvre dégager ma pa-
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rôle. Je trouvai le roi qui se promenait sur la terrasse des Capucins. Je lui dis que , s'il se souvenait encore d'un mot que j'avais dit sur les Espagnols, et qu'il avait trouvé assez plaisant, qu'ils préféraient les œuvres à la foi1 , il ne chercherait pas long-temps ce que j'aurais répondu à l'ambassadeur de cette nation ; qu'après tous les manques de foi et les parjures dont elle s'était déshonorée à la face de l'Europe, le discours du connétable de Castille ne m'aurait paru qu'un artifice nouveau du roi d'Espagne, pour mettre le divorce entre sa majesté et les Provinces-Unies, et tous ses alliés protestans , afin de retrouver une occasion d'envahir ce royaume plus favorable encore que ne l'avait eue son père. Ce trait étant une de ces noirceurs qu'on n'ose seulement entreprendre de colorer, je le rappelai à sa majesté , en y ajoutant que, sans l'Angleterre, la Hollande, les protestans français et étrangers, sans tous les travaux et les peines incroyables de sa propre personne , l'Espagne lui parlerait peut-être aujourd'hui en maître ; que le conseil de Madrid , accoutumé à profaner ce qu'il y a de plus sacré dans la religion, abusait du nom de mariage, dont le lien n'avait rien de capable de le retenir ; sur quoi je fis faire à Henri une remarque qui, ce me semble, est juste.
' Par allusion à un des dogmes de Calvin , réprouvé dans 1 église catholique.