LIVRE DIX-NEUVIEME
qui, par persuasion, par argent, par promesses, réussirent sans peine à commettre les deux partis ensemble, et dégoûtèrent les catholiques de la forme de gouvernement de leurs compatriotes presque autant qu'ils leur firent haïr leur croyance.
L'aliénation des esprits commença à paraître en ce que le résultat des délibérations de l'assemblée des catholiques tenue à Bade se trouva pour la première fois contradictoire à celui des protestans assemblés en même temps séparément à Arau. Les uns demandaient qu'on poursuivît ceux qui avaient manié l'argent de la république, et rendirent des arrêts contre eux ; les autres les soutenaient ouvertement. Les catholiques se virent à la fin les plus forts, et ils éclatèrent contre les réformés jusqu'à entreprendre de les chasser tout-à-fait de quelques petits cantons, sous prétexte qu'ils cherchaient à livrer le pays à la France, c'est à quoi la France ne pensait guère; mais ce qui s'y passait ne pouvait pourtant lui être indifférent, et cet intérêt lui était commun avec la république de Venise. Nous y avions eu longtemps pour ambassadeur le sieur Pascal, dont les Grisons s'étaient montrés si satisfaits, qu'ils en demandèrent un qui lui ressemblât; et comme, dans leurs momens de bonnes intentions , ils demandaient aussi qu'il pût leur apprendre la guerre, on leur envoya de Vie , avec ordre à lui et à Caiv. i3
10,4 MÉMOIRES DE SULLT.
naye, qui exerçait la même fonction à Venise, de n'agir que de concert.
Le meilleur et le plus court parti eût été de prêter main-forte aux ligues pour empêcher la construction du fort de Fuentes, ou du moins de leur donner les moyens d'en construire un de leur côté qui l'eût rendu inutile. On le sentait bien, et ce n'aurait pas été une chose nouvelle pour sa majesté que de répandre de l'argent dans ce pays-là; mais les Grisons avaient bien refroidi tous ceux qui prenaient leurs intérêts. Loin de savoir gré à sa majesté de toutes les pensions qu'elle leur distribuait , on ne recevait que plaintes de leur part de ce qu'elles étaient mal distribuées , et qu'on ne laissait pas ce soin à leurs ministres. Les Vénitiens n'étaient pas plus contens d'eux , pour d'autres sujets que Canaye communiqua à de Vie ; et il s'en fallait de beaucoup que les Suisses les servissent avec leur chaleur ordinaire. Ceux-ci s'étaient laissé prendré au leurre d'une réception gracieuse qui avait été faite à leurs ambassadeurs à Milan ; et l'on ne doutait pas du moins que les cinq cantons deLucerne, SchwLtz, Zug, Uri et Underwald ne renouvelassent leur alliance avec le Milanais.
Malgré tout cela, la liberté des Grisons paraissait à toutes ces parties intéressées un point qui n'était nullement à négliger, et l'Espagne