‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 3)Chapitre 109 sur 239 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

du conseil des finances ne doutant point qu'ils ne fussent chargés d'apurer les comptes pour les fourmssemens du siège de la Fère , en quoi pourtant ils furent trompés, le roi m'eii ayant attribué seul la connaissance , ils les firent prendre à Descures, la Gorbinière et autres partisans , avec lesquds ils étaient si bien d'accord , que ces demiars ne fidsaient que leur prêter leur tiom , ou , tout au plus, n'y étaient intéressés que pour une légère somme. Ensuite ils traitèrent, toujours sous ces noms empruntés , avec les marchands et pourvoyeurs qui les fournissaient ordinairement , au plus bas prix, dans l'intention d'employer en ccHnpte le douUe ou le triple de ce qu'il en aurait réellem^it coûté au roi.

Je tiens du roi lui*méme le Eût que voicL II était dû par le trésor royal aux Suisses, reitres et autres étrangers à la solde de la France, des arrérages conndérables. Le conseil aposta un nommé Otoplote, qui fit entendre aux receveurs commis par ces étrang^is qu'ils ne devaient pas s'attendre à être jamais payés, à moins qu'ils ne se rédui* ^ssent d'eux-mêmes à une somme si modique, qu'on pût la leur donner sans épuiser l'épargne. On convint de la réduction; mais MM. du conseil chargèrent leur compte de toute la somme due , et en dérpf«««'»n^ ainsi le surplus au roi, ou plutôt aux ]éf ers.

On pourrait joindre ici bien d'autres traits de cette espèce. Aussi ces messieurs nageaient dans ]!abondance pendant que le roi était, lui et sa maison, dans la disette de tout. Ce prince leur ayant mandé , peu de jours avant celui où il m'écrivait, qu'il avait besoin de huit cents écus pour une entreprise importante (le siège d'Arras), il les pisia , les conjura de lui faire cette somme. Il parlait à des sourds : ils ne lui répondirent autre chose sinon que , bien loin de pouvoir lui fournir ce qu'il demandait , ils ne savaient plus comment faire rouler sa maison. C'est une chose curieuse de voir comment ils la faisaient rouler, cette maison, a Je suis, m'écrivait ce bon prince, fort ce proche de mes ennemis , et n'ai quasi pas cheval a sur lequel je puisse combattre, ni un harnais (c complet que je puisse endosser : mes chemises « sont toutes déchirées , mes pourpoints ^ troués « au coude, ma marmite est souvent renversée , a et depuis deux jours je dîne chez les uns et les a autres; mes pourvoyeurs disant n'avoir plus « moyen de rien fournir pour ma table. » Celle de MM. du conseil était sur un bien meilleur pied. Henri déplorait dans sa lettre des abus si

' « Je lui ai vu, dit Le Grain, liv. 8, un pourpoint de toile « blanche unie, étant toute sale de la cuirasse, déchiré par la « manche , et des chausses fort usées , rompues du côté du « porte-épce. >»

crians, moins à cause de lui qu'à cause de ses sujets, qu'il regardait, disait-il, comme ses enfans , le ciel ne lui en ayant point donné d'autres ; et il me proposait l'idée d'assembler les états du, royaume pour chercher un remède à toutes ces malversations.

J'obéis à l'ordre que le roi me donnait de brûler sa lettre; mais ce ne fut qu'après en avoir réservé une copie; et aujourd'hui que les raisons de garder le secret ne subsistent plus , je me fais un de^ voir d'en rapporter le contenu , comme un témoignage de la bonté et de la sagesse de ce prince^ La lettre finissait par un commandement de sa majesté de venir la trouver en Picardie, et d'y amener sa maîtresse. Nous étions les seuls avec lesquels ce prince pût ouvrir librement son cœur. Pour le billet de madame de Liancourt , il ne con^ tenait que deux mots : qu'elle partirait le mardi suivant pour aller coucher le mercredi à Maubuisson , où elle avait une sœur abbesse * , et qu'elle m'attendrait jusque-là à Paris.

Je vins coucher le samedi à Corbeil , et je m'attendais à passer une partie du dimanche et même tout le lundi à Paris, où j'avais quelques emplettes à faire au Palais. En entrant dans la rue de la Coutellerie, je rencontrai un messager de madame de Liancourt qui me faisait savoir que sur de nou-

' Angélique d'Estrées.

velles lettres du roi , et sur un avis de la maladie del'abbesse deMaubuisson, elle s'était déterminée à partir avant le jour désigné, et que je pourrais la rejoindre à Pontoise. Je soupçonnai que cette dame avait peut-être intention de faire sa cour au roi aux dépens de ma paresse; et, changeant de dessein , je dis à mes gens que je voulais aller dès ce même soir à Maubuisson, sans m'arrèter à Paris, qu'autant de temps qu'il en fallait pour manger un morceau, et pour faire repaître mes chevaux dans la première hôtellerie que je rencontrerais, qui fut les trois Pigeons : je ne me serais pas souvenu de ce nom, sans une petite aventure comique qui m'arriva en cet endroit.

£tant monté seul dans une fort grande chambre, j^y trouvai un homme qui s'y promenait à grands pas , et si absorbé dans ses pensées , qu'il ne me tôltia ni ne m'aperçut , comme je crois. £n le considérant plus attentivement, tout me parut singulier dans sa personne, port, physionomie, habillement , un corps long et effilé , un visage sec et décharné, une barbe claire et fourchue, un large chapeau qui lui ombrageait tout le visage, un manteau boutonné jusqu'au collet, des bottes énormes, une épée traînante, et dans sa main une grande gibecière double de celles qu'on attache à l'arçon d'une seUe. Je lui demandai assez liaut s'il était logé dans cette chambre, et pourquoi il

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