LIVRE HUITIÈME
rêvait si profondément. Mon homme , dédaignant la question, me répondit brusquement, et sans me saluer ni me regarder, qu'il était dans sa chambre, et qu'il pensait à ses affaires comme moi aux miennes. Quoiqu'un peu ému de la sottise du personnage, je ne laissai pas de le prier fort honnêtement de me &ire part de la chambre , seulement pour le temps de dîner, proposition qui fut reçue en grondant et suivie d'un refus des moins polis. Trois de mes gentilshommes, mes pages et quelques valets étant entrés en ce moment, mon brutal crut devoir adoucir son visage et sa parole ; il ôta son chapeau , et m'offrit tout ce qui était k lui ; puis tout d'un coup, s'étant mis à me regarder fixement , il me demanda d'un air un peu égaré où j'allais : « Trouver le roi , lui « dis-je. Quoi! Monsieur, reprit-il, le roi vous a ce mandé ! Je vous prie de me dire à quel jour et à « quelle heure vous avez reçu ses lettres, et aussi « à quelle heure vous êtes parti. »
Il me fut aisé de reconnaître un astrologue à toutes ces questions, qu'il me fit d'un air si sérieux , que rien ne fiit capable de le £siire sortir de sa gravité. Il fallut encore lui dire mon âge, et lui «donner mes deux mains à considérer. « Vrai- « ment , Monsieur , me dit4l , après tout ce céré>- <x monial, d'im air de surprise et de respect, je n vous cède bien volontiers ma chambre : il y en
fc.i
Ja8 MEMOIRES DE SULLY.
« aura beaucoup d'autres avaut qu'il soit peu qui a vous quitteront leur place avec plus de regret (c que je ne fais la mienne. » Plus je feignais être surpris de son habileté , plus il s'efforçait de m'en donner des preuves. Il me promit richesses , honneurs, autorité (les devins, pour l'ordinaire, n'en sont pas chiches), et il ajouta que, si je voulais lui envoyer l'heure de ma naissance, il me dirait tout ce qui m'était arrivé et ce qui m'arriverait , mais pourtant sans vouloir savoir mon nom , ni que je susse le sien. Il jugea à propos de sortir assez précipitamment après ces paroles, en me donnant pour excuse de ce qu'il ne m'entretenait pas plus long-temps , qu'il était pressé de porter des papiers à son avocat et à son procureur. Je ne cherchai point à le retenir. Il n'en était pas de même de mes gens , que je voyais saisis de respect et de crainte à chacune des paroles que proférait cet extravagant. Je réjouis mon épouse de cette petite scène, dans la première lettre que je lui écrivis.
J'arrivai le soir à Maubuisson , qui sert comme de faubourg à Pontoise; j'y trouvai encore madame de Liancourt, avec laquelle je pris le lendemain la route de Clermont. Je marchais sept ou huit cents pas devant la litière qui portait cette dame , et qui était suivie, à quelque distance, d'un grand et lourd carrosse où étaient ses femmes; devant et derrière le. carrosse marchaient quel-