LIVRE HUITIÈME. . ^^ï
pensée; et quelle joie n'aurais-je pajs ressentie, si, en me quittant, elle m'avait ordonné de ne plus reparaître devant elle ! J'y retournai le lendemain à l'heure qui m'avait été marquée, à la sortie de son dîner. Madame était rentrée dans son cabinet de meilleure heure que de coutume, et s'y :était enfermée avec mesdames de Rohan, deLa.Guiche, de La Barre et de Neufvy, toutes femmes dont je n'attendais rien moins que de bons offices. Je demeurai dans sa chambre à m'en* tretenir avec mesdames de Gratains et de Pangeac, et deux autres demoiselles, aussi biei^ inteationnées que les autres l'étaient mal. Je leur dis que je n'^Lurais pas été fâché qu'elles eussent pris dans le cabinet de Madame la place de celles qui y étaient; et que j'étais sûr qu'elles y donnaient en ce moment à la princesse de fort mauvais conseils. Elles mQ répondirent que je ne devais pas le croire; mais d'un ton qui me le confirma encore davantage.
Madame sortit au bout d'une heure au moins , qu'elle avait employé^ à bien se parer, et m'aperçevant, elle me dit qu'elle allait me faire sa réponse. Je pouvais la devinçr aisément à l'air composé , froid et méprisant dont elle prononça ces paroles. Je la suivis, souffrant une cruelle peine. Elle m'épargna celle de lui parler , et commença par me dire qu'elle me tenait quitte de II. i6
Îl45t MÉMOIRES DE SULLY.
tout ce que j'avais promis de lui dire , et que je n'avais rien autre chose à faire que de l'écouter moi-même :. puis, mettant une nouvelle nuance de hauteur et de mépris sur son visage , elle me traita en présence de tant de témoins , je suis obligé de l'avouer, comme le dernier des hommes, qui tranchait , dit-elle , de l'homme d'importance €t d'habile politique, lorsque je n'étais en effet qu'un vil et un lâche flatteur, qui ne cherchait qu'à arracher de sa bouche l'aveu de fautes que le comte et elle n'avaient point commises , pour en faire ma cour au roi, indigné lui-même du personnage que je jouais. Madame ne put s'empêcher de se montrer femme par l'abondance des paroles qui trahirent le maintien concerté qu'elle avait pris. Il lui revint en mémoire quelque chose de ce que j'avais dit la veille sur sa conduite et sur celle du comte en Béarn, dont elle fit une apologie déplacée. Pangeac fut traité de gros buffle , qui n'avait pas encore eu tout ce qu'il méritait. Elle trouva mauvais que j'eusse censuré les rois. Elle revint de cet écart , et me dit que , pour tout renfermer en deux mots , et pour m'ôter l'envie de me vanter de ma commission, elle m'avertissait que j'étais bien imprudent et bien étourdi de me mêler des affaires d'une personne si fort au-dessus de moi; que je n'étais qu'un simple petit gentilhomme, dont le plus