LIVRE HUITIÈME
de cette injustice; et toutes mes pensées allaient à former de fortes résolutions d'abandonner pour jamais la cour.
Mais à peine les avais-je formées, ces résolutions , que je trouvais aussitôt mille motifs pour les combattre. Henri , comme je l'avais déjà souvent éprouvé , avait pris un si grand empire sur toutes mes volontés, qu'après mille sermens de ma- part, un seul mot de la sienne me ramenait à lui comme par enchantement. A cette considération se joignait celle de mon intérêt. J'allais donc m'exposer à perdre les justes récompenses de mes services au moment même que j'y touchais, et* lorsque, dépoiuUé de cinquante mille livres de rente par l'exhérédation du vicomte de Gand, épuisé par un service long et coûteux , ayant une maison à rétablir, menacé d'une nombreuse famille par la ^condité de mon épouse , ces récompenses étaient toute ma ressource, et le seul fonds que j'avais cultivé. Mais , d'un autre côté, comment prendre sur soi d'aller essuyer en criminel les hauteurs d'une princesse avec laquelle je venais de soutenir un personnage si différent, et que je ne pouvais douter qui ne rendît pour moi ce calice aussi amer qu'il le pouvait être? Je crois que tout le monde se met ici en ma place , et qu'on se peint facilement mon agitation et mon serrement de cœur.
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Je pris enfin un parti assez sage , mais qui n'était rien moins que capable de suspendre les chagrins dont j'étais dévoré. Je feignis d'être malade , et il me prit dès ce moment une noire mélancolie, bien capable, en effet, de faire passer dans mon. corps une partie de la mauvaise disposition de mon esprit. Je ne m'ouvris à personne sur la cause de mes chagrins. J'envoyai chercher un médecin , qui, me fesant trembler sur les suites d'un mal tout entier de ma façon , promit pourtant de m'en tirer à force de saignées et de purgations.
Sur les quatre heures après midi arriva un autre médecin, auquel il était réservé de me redonner la santé : c'est Picaut, mon courrier, que j'attendais impatiemment pour prendre, sur son rapport , une dernière résolution ; et qui , après m'avoir appris que l'accident qui lui était arrivé de se démettre le pied en route l'avait fait devancer auprès du roi par le courrier de Madame , me remit une lettre de la main de ce prince qui guérit tous mes maux. Henri me mandait que je .devais actuellement être bien en colère de sa première lettre, qu'il l'avait écrite dans ce premier mouvement de vivacité que je lui connaissais , et sur les plaintes exagérées , jointes aux instances et à l'importunité de sa sœur ; mais que , pour me rassurer, il me donnait sa parole de ne me désavouer en rien , et qu'il me. permettait en ce
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cas de me scyrvir de sa lettre même contre lui. Il finissait par ces mots : «t Venez me trouver , pour (c m'informer éucore plus particulièrement detout « ce qui s'est .passé, et vous assurez d'être aussi (c bien reçu de moi que vous l'ayez jamais été , (c quand je devrais prendre la vieille devise de (c Bourbon , qui quen grogne : adieu , mon ami. » A cet air de cordialité et de familiarité je reconnus mon ancien maître. Cette lettre était datée du 1 7 mai, et la première du i5 , toutes d'eux d'Amiens, où je m'acheminai dès la pointe du jour , et où j'arrivai le lendemain. Je ne supprimai , ni ne déguisai rien de tout ce qui s'était dit et fait à Fontainebleau entre Madame et moi , et sa majesté me témoigna par un redoublement de caresses qu'elle approuvait toute ma conduite.
Pour ne pas couper trop souvent le fil de l'histoire par un récit qui peut trouver partout également sa place, j'achève en peu de mots ce qui concerne cette affaire. La Varenne, qui était chargé de veiller à la cour aux intérêts de madame Catherine , ne manqua pas de l'instruire du bon accueil que j'avais reçu du roi , et de lui faire part en même temps de la nouvelle qui se répandait que j'allais être le dépositaire absolu des finances. La princesse comprit aisément sur ce rapport non-seulement qu'il fallait renoncer à sa vengeance, mais encore que son intérêt était
de ménager dans la suite un hommç de la main duquel allaient sortir désormais toutes les ordonliances pour Fentfetien de sa maison : ou elle convint de son tort , ou bien , si elle persista à me l'imputer, elle eut la générosité de me le pardonner; et de quelque manière que ce soit^ j'avoue , à la louange de cette princesse , que c'est une marqujp de grandeur d'âme dont fort peu d'autres àm*aient été capables. Si l'on avait retranché du caractère de Madame les excès d'une vivacité qu'il lui était impossible de surmonter y et qui, dans l'affaire dont il s'agit, joignait à sa force celle de la plus impétueuse de toutes les passions, on n'aurait plus trouvé qu'im cœur naturellement bon et facile , capable même d'amitié et de reconnaissance.
Elle choisit madame de Pangeac , qui était de mes amies, pour lui faire part d^ son changement à mon égard. Elle fit 'même les premières démarches auprès de madame de Rosny. Je l'avais laissée en couche à Moret. Après qu'elle fut rétablie , elle alla im jour au prêche à Fontainebleau , et s'en retourna sans voir Madame, prétextant une légère indisposition qui retenait cette princesse au lit. Madame de Pangeac lui en ayant fait quelques reproches, comme d'elle-même, mais, en effet , par ordre de Madame , mon épouse se trouva obligée de lui répondre que l***^ ' ^est>ù