‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 3)Chapitre 125 sur 239 · LIVRE HUITIÈME. a · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME. a

ghen ; et messieurs du conseil , aveuglés par leur bonne fortune, au lieu de ce repentir si sincère que sa majesté attendait d'eux, lui donnèrent de nouvelles preuves de malversations, mais si claires , qu'ils la forcèrent eux-mêmes , pour ainsi dire, de les accabler du coup qu'il leur était si facile de parer. Le roi découvrit que le conseil venait d affermer les aides de Normandie pour trente mille écus; et que, pour frustrer encore l'épargne de cette somme , si éloignée de la vraie valeur de la chose , ils l'avaient imputée toute entière sur de vieilles dettes du trésor royal. Avec un peu d'attention il se convainquit de plus que les cinq grosses fermes n'étaient de même qu'au quart de leur valeur; parce que Zamet, Gondi, et autres traitans, qui s'en étaient chargés par connivence avec messieurs du conseil, partageaient avec eux les profits immenses qui en revenaient. L'avidité de ces messieurs n'étant pas encore rassasiée, ils avaient accordé sur tous les autres revenus royaux des rabais si excessifs, sous ombre des pertes de Calais, Cambrai, Ardres , etc. , qu'ils diminuaient à vue d'œil au lieu d'augmenter.

Dans lia juste indignation que cette connaissance donna au roi , sa majesté me fit appeler, et me commanda d'aller à Paris savoir d'où provenait une si grande dissipation de deniers, dont

elle ne pouvait se prendre qu'au conseil. Je répondis à ce prince qu'ayant révoqué sans doute Tordre qu'il avait donné à Villeroi de m'expédier mes provisions, puisque je ne les avais pas reçues, je n'avais aucun droit d'entrer dans un conseil, ni de m'y faire écouter. « Comment ! dit Henri , « en cachant le reproche qu'il se faisait intérieurece ment, Béringhen ne vous a-t-il pas donné, il y « a quinze jours, vos provisions, avec une lettre « de Villeroi ? Vous verrez que ce gros Allemand « les aura oubliées. » Pendant que , par ordre du prince, j'allais me disposer à partir, pour venir ce même jour coilcher à Claye, sa majesté fit la bouche à Béringhen , qui consentit à paraître chargé de tout le tort. Dans ce peu de temps il me vint une pensée, que je communiquai au roi, en retournant recevoir ses derniers ordres. Je lui dis qu'avant que le joul^ marqué pour l'ouverture des états fut arrivé , il me paraissait à propos que je me transportasse dans quelques-unes des principales généralités du royaume pour y prendre ime connaissance plus sûre des revenus présens du roi, de la diminution qu'ils avaient soufferte, et des augmentations qu'on pouvait y faire, afin que sa majesté réglât sur cette opération les demandes qu'elle avait à faire aux états , opération qui, tout imparfaite qu'elle était, pouvait par proportion donner des lumières sur les forces des autres gé-

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néralités plus reculées^, et conséquemment de tout le royaume; qu'outre cet avantage, je ne désespérais pas de lui faire trouver dans ces seules généralités que je visiterais les ti'ois ou quatre cent mille écus qu'il avait demandés inutilement au conseil. Je jugeai qu'en vain, et peut-être imprudemment, je me chargerais moi-même de cette vérification , sans une pièce qui me paraissait être le seul Vrar moyen de n'être pas trompé; je veux dire, sans un plein pouvoir de sa majesté pour suspendre de leurs fonctions, ou même pour révoquer tout-à-fait, les receveurs et préposés rebelles, et pour récompenser la probité des mieux intentionnés.

Henri approuva fort le fond de ce dessein ; mais, changeant quelque chose à la manière de le proposer dans le conseil, il voulut que j'y ouvrisse cet avis de façon que ceux qui se piquaient d'avoir le plus d'esprit, comme Sancy, Schomberg, Fresne et La Grange-le-Roi, en saisissent eux-mêmes la première idée, et pussent passer pour en être du moins en partie les auteurs; et qu'il n'y en eût aucun dans la compagnie qui ne se flattât que cette commission ne pouvait être donnée à personne qu'à eux-mêmes, ou, par leur canal, à des intendans et maîtres des requêtes à leur dévotion. Il n'y avait rien de plus sage que ce tempérament , qui flattait également la vanité de quelques - uns

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et la cupidité de tous. Je vins prendre place dans le conseil, où, par un prodige qu'on ne voit qu'à la cour, le cœur de mes collègues, dévoré du chagrin le plus cuisant , ne laissa voir sur leurs visages , dans leurs paroles et leurs manières , que des témoignages de joie. Je fus presque trompé moimême aux louanges en tout genre dont m'accs^bla le chancelle, et au ton dont j'entendis prononcer que j'étais attendu avec la plus vive impsitience. Voilà la science des courtisans : ils sont convenus entre eux que, couverts des masques les plus grossiers , ils ne se paraîtraient pourtant point risibles les uns aux autres.

C'est pendant le séjour du roi à Monceaux que fut consommé le traité du duc de Mayenne, déjà arrêté auparavant Dès le temps que sa majesté était à Amiens, le duc lui avait envoyé un nonuué d'Ëstienne pour lui demander en quel lieu elle aurait agréable qu'il vint lui rendre ses obéissances, et elle l'avait remis à Monceaux, par égard pour l'incommodité du duc , qui ne lui permettait plus d'aussi long voyage que celui d'Amiens à Soissons, où il faisait sa résidence '. Le duc de Mayenne aborda le roi, qui se promenait dans

' L*Étoile rapporte la chose autrement; mais le duc de Suliy est plus croyable sur ce fait. Péréfixe s'est aussi trompé lorsqu'il placé cette entrevue en i595. Voyez la Chronologie no^ pitfmaire, Uv. S> page 599.

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