‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 3)Chapitre 127 sur 239 · LIVRE HUITliME · texte numérisé non relu

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corps, et pourtant le plus indocile , et qu'on ne conserverait en place que ceux qui s'en rendraient dignes par une sincérité, qui ferait foi en cette occasion de leur attachement au bien publicw Cette menace n'ayant eu aucun effet sur dies personnes qui étaient secrètement rassurées et soutenues par le conseil même, je fus obligé d'user du pouvoir que j'avais reçu. J'interdis la plus grande partie de ces ouvriers, dont je fis exercer les fonctions, par provision, à deux de qjbaque corps, que je choisis parmi tous ceux qui me parurent avoir les principes les plus sains et la conscience la plus droite. Ainsi je me rendis maître de tous les registres , de tous les états , de tous les comptes, et ils mç servirent de fil pour entrer dans ce dédale d'injustices et de voleries.

Que ne vis-je pas alors ! et comment pouvoir détailler les ruses et les raffinemens d'un art si pernicieux, les déguisemens, les suppressions, les falsifications, les doubles emplois, sans parler de cette fausse confusion sous laquelle les malfaiteurs cachés voyaient très-clair, pendant qu'ils ne présentaient aux autres qu'obscurité et ténèbres ? Il suffit de dire que des deux seuls vieux débets que je fis apurer, des acquits et lettres de change, tant de l'année courante que des trois précédentes que je rassemblai , j'amassai sans peine plus de

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cinq cent mille écus , qui étaient perdus pour le roi. A combien la somme aurait-elle monté , si l'on avait exigé de tous ces employés les justes restitutions d'une si longue malversation, et sur tous les différens deniers qui leur avaient passé par les mains; puisque les assignations pour vieilles dettes, remboursemens de prêts, anciens arrérages, rescriptions en blanc et payables au porteur , faisaient seuls un si gros produit !

Mes associés ne furent pas si heureux , ou aussi fermes que moi. A l'exception de Caumartin , qui rapporta au roi deux cent mille livres , ils ne payèrent tous sa majesté qu'en longs mémoires d'améliorations à faire dans ses fermes, quoique le roi eût apporté à ce choix une singulière attention. Je n'en suis point surpris. Pour oser s'exposer à toute la haine d'un corps aussi accrédité et aussi redoutable que l'est en France celui des financiers, pour tenir bon contre les présens et les flatteries, contre les détours et les artifices de toutes leurs créatures, qui ne manquent pas d'intelligence pour la plupart , et qui ne s'en servent que pour vous éblouir, vous corrompre ou vous tromper, il est certain qu'il faut avoir un courage d'esprit dont il y a peu de personnes capables.

Cependant messieurs du conseil , à qui rien de ce que je faisais dans les provinces n'était caché ,

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étaient dans une situation qu'on imagkxe aisément. S'iR ne trouvaient le moyen de détruire mon ouvrage ou de me détruire moi-même avant mon retour, il y allait pour eux de toute leur réputation et de tout leur intérêt. Mon absence leur doniAit pour cela toute la facilité qu'ils pouvaient souhaiter. Que ne dirent et que ne firentils pas auprès du roi par eux et par leurs émissaires! On ne parlait de moi que comme d'un tyran qui suçait le sang du peuple par les exactions les plus violentes , et sans aucun profit pour le roi , puisque les sommes dont je remplissais avec tant de peine son trésor, étant celles-là mêmes sur lesquelles étaient assignées les pensions des princes du sang et les gages des grands- officiers de la couronne, elles n'allaient entrer dans ses coffres que pour en sortir incontinent après. Malgré les cris et les impostures d'une cabale si terrible , et dont toutes les démarches ne m'étaient pas inconnues, je continuais mon chemin, et je ne songeais qu'à faire exactement mon devoir; seulement j'apportais toute la diligence imaginable à achever mon ouvrage, et les plus sages précautions pour pouvoir un jour fermer la bouche à mes accusateurs.

Pour Henri, il ne se prêta point d'abord à leurs rapports ; ensuite il commença à craindre quelque mauvais effet de mon peu d'expérience , et il m'in^ II. i8

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vita simplement par lettres à revenir au plus tôt. Mais enfin, lorsque mes ennemis eur^t si bien lié partie par eux et leurs amis , qu'il se fit comme un cri général à la cour contre moi, ce prince vint à appréhender que je n'usasse de mon pou* voir avec une diireté qui le rendît <^eux luimême, et alors, au lieu d'une simple invitation, j'en reçus un ordre des plus absolus de revenir à Paris. J'obéis sans répliquer, quoique bien fâché de me voir ainsi arrêter au milieu de meà recherches. Je fis dresser promptement quatre bordereaux pour mes quatre généralités. Je les fis signer des huit receveurs-généraux, et, n'ayant pas eu le temps de convertir mes cinq cent mille écus en espèces de plus petit volume, j'en fis charger soixante-dix charrettes, que je voulus que les huit receveurs-généraux accompagnassent, sous la garde d'un prévôt et de trente archers de la maréchaussée , qui les conduisirent à Rouen , où le roi venait de se rendre pour l'ouverture des états.

De toutes les calomnies que messieurs du conseil avaient inventées pour frapper le coup de ma disgrâce , aucune ne leur avait paru plus spécieuse que de faire entendre au roi que j'avais rempli les prisons des officiers et commis de ses finances; et ils jugèrent à propos d'y ajouter que , par ^ne vaine bravade , j'en* traînais à ma suite

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