‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 3)Chapitre 128 sur 239 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

cinquante des principaux enchaînés. Le roi, ne soupçonnant aucun mensonge dans une imputation si positive^ me reçut, lorsque j'allai le saluer en arrivant à Rouen , d'un air qui me fit juger que mes envieux avaient fait jouer d'étranges ressorts. Il me fit l'honneur de m'embrasser, mais avec une indifférence et une froideur qui ne lui étaient pas ordinaires. Il me demanda pourquoi je m'étais chargé si inutilement d'un argent que des personnes que je savais bien qu'il n'avait pa|i envie de mortifier étaient dans l'usage de toucher par elles-mêmes, et il fut fort surpris d'entendrq que, de tout ce que j'apportais, sa majesté n'en devait pas un denier aux princes du sang , ni à aucun des pensionnaires de l'état ; qu'ils étaient tous payés du quartier d'avril , et qu'ils le seraient aussi exactement de ceux de juillet et d'octobre , parce que je n'avais rien anticipé sur les fermages courans. « Pardieu ! reprit le roi , après m'avoir « fait répéter plusieurs fois ces paroles , et même « m'en avoir fait jurer la vérité , voilà de mé- <c chantes gais , et d'impudentes impostures [ « Mais, ajouta- t-il , quant à tcms ces receveurs et « officiers que vous retAiez prisonniers à votre « suite, qu'en ferez -vous? » L'étonnement que cette question me causa fut capable seul de persuader au roi que cettç accusation était sans au-

cun fondement. Il me fut aisé d'apercevoir en ce moment que la malignité de messieurs du conseil retombait tout entière sur eux-mêmes, et qu'elle décelait mieux au roi leurs secrets motifs que tout ce que je pouvais lui dire. Il ne me dananda aucun autre éclaircissement; au contraire, il me cond>la de louanges et de caresses.

On lui avait dit que la somme que j'avais levée ne pouvait être que très-médiocre. Sur la question qu'^m'en fit, je lui répondis que, n'ayant rien voulu -retenir par mes mains ni pour les frais , ni pour ma pension , ni pour ma dépense , afin que les receveurs - généraux retrouvassent la même somme qui était couchée sur les bordereaux , et qu'ils apprissent de là à ne jamais rien détourner de ses finances, sa majesté en femit ,elle-méme.la déduction sur les quinze cent mille livres. Une somme si considérable fit beaucoup de plaisir au roi , qui en avait un besoin extrême. Il me dit qu'il aurait soin que toute ma dépense me fût payée, et qu'outre ma pension de dix mille livres par mois, qu'il haussait jusqu'à dix-huit mille livres, il m'accordait en pur don six mille éciis, pour récompense de ce service. Il me défendit de rien dire de ce qui venait de se passer entre lui et moi, et il m'envoya mettre à part sur cette somme ce qu'il fallait pour la montre de six com-

pagnies suisses , sur le pied de dix-huit cents écus chacune, pour faire dès le lendemain ce paiement qui pressait.

J'allai retrouver mes voituriers , que les archers gardaient dans deux cours du sieur de M s^rtinbault. Je fis déranger et décharger par ordre les barriques dans des appartemens , dont les serrures furent changées et renforcées de gros cadenas à trois clefs; les deux receveurs en eurent chacun une, et moi la troisième. J'envoyai dès le lendemain de grand matin aux ofBciërs siiisses, par trois commis escortés de dix archers, les dix mille écus quir leur étaient dus.

Quelques momens après que feus fait partnr cette escorte, Sancy, à qui le roi avait dit qu'il fallait payer les Suisses , et qui était ordinairement chargé de cet emploi , m'envc^a un billet par lequel il me mandait de faire délivrer au sieur Charron, qui en était le porteur, quatre-vingl-dix mille écus pour la montre des Suisses. Gé conseiller n'agissait et ne parlait point autrement : il aurait cru se dégrader s'il était descendu à quelque politesse ou à quelque explication avec ses confrères. Je ne trouvai point de mo» goût une lettre si sèche , et encore moins l'effronterie avec laquelle il me demandait le triple de la sornime que je savais être due. Je répQndis aussi dédaigneusement au porteur que je ne connaissais ni Sancy ,

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ni $on écriture, ni ses ordres. « Comment! vous (c ne connaissez pas M. de Sancy ? » me dit Charron, en plaignant mon aveuglement ; car à ce nom tout tremblait dans le conseil, et Sancy y tenait un rang qui approchait fort de la surintendance. Gomme il vit que je ne changeais rien à ma réponse , il vint la rapporter , mais avec toute la ti.nUdité d'un valet qui craint un maître de mauvaise humeur. Malheureusanent pour Sancy, Use la fit faire devant plusieurs témoinâ, qui Jle forent aussi de son emportement « Hé pardieu! dit-dl, « nous verrons s'il ne sait pas qui je suis. » Après m'avoir traité comme il jugea à propos , il vint de ce pas à Saint-Ouen trouver le roi, qui lui dit : a Hé bien! Sancy , n'allez-yous pas feire montre à a pios Suisse? Non, Sire, reprit Sancy, d'un air ce i^utin, je n'y vais pas; car il ne plaît pas à votre « M:^de {iQSQy 9 qui fait l'empereur dans son logis, « assis sur ses caques d'argent , comine un singe <c sur son bloc , et dit qu'il ne connaît personne , «et je ne sais si vous auriez plus de crédit que <c les autres. Que veut dire cela? reprit le roi; je (( vois ce que c'est , oh ^ne sera jamais las de faire (c de !mauv|ds offices k cet homme^-^ parce que « je n^ fie en lui et -qu'il me sert bien. » Sa majesté ajouta qu'elle avait d'autant {dus de peine à croire mon refus ^ qjie j'étais iccnvrenu avec ellem^e de donner cet argent aux Suisses. Sancy se

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