LIVRE HUITIÈME
fit appuyer de Charron, qu'il avait amené. Le roi, se doutant de quelque nouveau trait de malignité, $e tourna vers les valets de chambre , et commanda à Briart de venir me chercher.
Du plus loin qu'il m'aperçut , il me demand ce qu'il y avait entre Sancy et moi. « Je vais vous «( le dire , Sire » , lui répondi&* je hardiment ; et , sans craiiidre le ressentiment du redoutable Sancy , je fis le récit de ce qui s'était passé d'une manière qui dut mortifier sa vaqité. Sancy n'était pas homme à plier : il ajouta fierté sur fierté ; et , le prenant sur un ton impérieux , il s'éleva bientôt eqtre nous deux une dispute si vive , quoiqu'en présence du roi , que sa majesté fut obligée de nous imposer silence. Je cessai dans le moment même de parler à mon adversaire, et , me tournant vers le roi , je le priai de ne me point donner de supérieurs dans les choses où j'agissais par son ordre. La galerie de Saint-Ouen , où se passa cette scène, était remplie d'un monde infini, dont la plupart, las d^s hauteurs de M. de Sancy, étaient charmés de lui voir recevoir cette petite disgrâce. « }1 sera bien difficile , disaient-ils , comme je Tai « su depuis , que ces deux esprits exercent long- « temps ]£s mêmes fonctions sans que l'un sup- « plante l'autre; mais de l'humeur dont est le roi, (c te meilleur mépager sera son homme. v.D^autres portaient envie à ma faveur naissante ; d'autres
enfin , qui vraisemblablement se souciaient peu dç l'un et de l'autre, disaient en riant de la nouveauté du spectacle : « Pardieu ! voilà im étourdi « qui en a trouvé un autre, qui ne lui quittera (c pas aisément la partie. »
. Le bruit des grandes sommes que j'avais fait revenir dans les coffres du roi ne fut pas plus tôt répandu , que je me vis accablé d'un nombre infini de créanciers sur le roi, envoyés, pour la plupart, par messieurs du conseil, qui, outre Tenvie qu'ils avaient de voir disparaître dans peu cette somme , étaient convenus avec tous ce& solliciteurs qu'ils retireraient sur leurs créances leurs profits ordinaires. Ma principale vue, en levant cet argent, ayant été de faire un fonds pour les entreprises militaires que le roi devait bientôt commencer, sans qu'on fut obligé de surcharger le peuple de nouveaux impôts , je n'eus garde de le laisser dissiper : je résistai aux importunités , et je fins bon contre les menaces et les fiertés; mais, après que j'eus fait réflexion qu'il était indispensable de renvoyer enfin chez eux les huit receveurs généraux qui avaient seuls connaissance de l'emploi que je faisais de l'argent amassé , je craignis de donner trop de prise à la calomnie en demeurant, après leur départ , saisi seul d'une si grosse somme , et je résolus de la mettre au trésor royal. Le roi , qui ne trouvait
son argent en sûreté qu'entre n^es mains , essaya plusieurs fois inutilement de vaincre m^ scrupules; j'étais déterminé à prévenir sur ce sujet jusqu'au moindre soupçon , et je persistai à en charger les deux trésoriers , Morfontaine et Gobelin. Je rassurai en quekpie manière sa majesté , en lui promettant que je veillerais si soigneusement à l'emploi deces deniers, que rien n'en serait perdu. J'en séparai en présence des receveurs ce qui était nécessaire pour payer le service actuel des gens dé guerre, les frais d'une artillerie de vingt pièces de canon, avec les équipages doubles, et trois mille coups de poudre à tirer ; outre un convoi d'autres ustensiles propre à un siège , comme pics, pelles, etc., que je fis voiturer à Amiens. J'en ôtai encore cinquante mille écus pour les usages particuliers et les menus plaisir du roi^ qui ne consistaient qu'à gratifier à l'insu des catholiques plusieurs vieux officiers et soldats protestans qui l'avaient si utilement servi. Je calculai exactement ce qui restait, montant encore à quatre cent cinquante mille écus, et je gardai avec soin , tant mes anciens bordereaux que ceux qui constataient les sommes prises sur le total. Mais, voulant éprouver une seconde fois (le quoi messieurs du conseil et leurs receveursgénéraux étaient capables , j'affectai une fort grande négligence sur cette distraction de deniers ; et lors-
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que ceux«ci , prêts à partir pour leurs bureaux , vinrenf me demander un double de mes bordereaux , je leur répondis que , ne prenant plus aucun intérêt à une somme qui avait passé en d'autres mains, et ieux«mémes ayant été présens à tous les emplois de deniers, j'avais déchiré toutes ces pièces comme inutile^ , ce que ces receveur^ ne manquèrent pas de £sdre savoir à leurs maîtres^
Un mois se passa, pendant lequel on prit sur la somme portée au trésor roya} le montant de quelques paiemens , dont je feignais parçiilleraent ne tenir aucun compte ; miais ici l'erreur était impossible , parce que rien ne se payant que sur les ordonnances du conseil , qu'on ne saurait supprimer, il suffisait d'en ten^r , qomme je faisais, un mémoire exact. Ces ordonnances numtaient k peu près à cinquaate mille écus , et , par conséquent , il en devait rester encore datis la caisse quatre cent mille. Cependant le roi ayapt demandé quelques jours après une somme de deux cents mille écùs pour être envoyée à Amiens^ où l'on faisait les préparatifs pitojetés , et en particulier celui de prendre Hesdin , Saocy et les autres répondirent tous qu'ils croyaient: que cette somme pouvait encore se trouver dans l'épargne, mais aussi qu'après cela, eUe allait être à sec; et ils firent venir d'Incarville , qui 4^vait ^etre -plus au fait, comme tenant les registres, et qui assura