LIVRE HUITIÈME. a
qu'à grande peine restait-il deux cent mille écus dans les co£Ëres. Le roi, à qui j'avais dit trois jours auparavant qu'il devait encore j avoir quatre cent mille écus, fut extrémiement 3urpris ; mais voyant l'assurance avec laquelle ils lui parlaient, il les croX^ et me dit que je me trompais. J'étais si certain du contraire, que je soutins en face à d'IncarviUe , devant tous ^ mes confrères , que sa majesté avait fait appeler, qu'il se méprenait de moitié. D'IncarviUe répliqua que ses registres étaient plus sûrs que ma méinoire , et offrit d'apporter le lendemain un extrait de toute la dépense. Je voyais d*où leur venait une si grande confiance , et je voulus les laisser se flatter jusqu'au dernier momL qu'ik allaient remporter 2 moi une pleine victoire. J'eus même assez de counage pour cacher au roi l'artifice dont je m'étais servi , et pour essuyer sans rien dire tx>us les reproches qu'il me fit de ^m'étre défait , contre son avis , de la somme entière.
Les états ayant été arrêtés le lendemain , et bien vérifiés , il ne se trouva aucune erreur dans la dépense; elle aurait été trop facile à découvrir : elle était tout entière dans la recette , et fondée sur ce qu'on croyait que j'avais réellement perdu les bordereaux , qui faisaient foi de la qusHitiié et de la qualité des espèces poires à différentes fois au trésor royal. J'admirais secrètement
a8G MÉVOIITES DE snxT.
qa'il allait lui Êdige coimaitre une bonne fois ceux à qui il devait se fier.
Au milieu de toutes ces contestations, arrifa le jour marqué pour rourerture des états do royaume, ou plutôt de l'assemblée des notd>les; car c'est ainsi qu'on les appda; et la raison de substituer ce nom ' à la place du.premier qu'ils devaient naturellement porter, Tint uniquement de gens de robe et de finance, qui, sentant que leurs richesses et leur autorité pouvaient leur
' Péréfixe dit , que c'est parce que le roi n'avait pas eu le temps d'assembler les états en corps : « Les rois, dit d'Aubigné, « avec sa malignité ordinaire, usent de tdles sortes d'assem- « blées, quand celle des états-généraux leur est longue, dif- « ficile ou suspecte. Le but de ces petits états étant de trouver « de Taisent pour soutenir la guerre contre HEspagne, fl en « fut proposéet arrêté diverses inventions. La pancarteen fut la « principale, tr^-mal reçue en divers endroits du royaume, etc^ (Tome 3, liv. 4, chap. 14.) De Thou n*en dit presque rien, liv. 1 17 , ni Daviia non plus. Tout ce qui est dit dans ces mémoires sur cette assemblée ne se trouve, que je sache, nulle part ailleurs; et pour le rendre encore plus sensible, j'ai usé de la permission que je demande dans la préface de cet ouvrage, de rapprocher les unes des autres des idées que les compilateurs des écrits de Sully ont employées dans leurs mémoires , sans ordre et sans liaison. Comme on doit supposer qu'elles avaient une suite, et aussi leur objet, dans l'esprit de ce grand homme dfétat, c'est répœidre à ses vues que de les appliquer aux sujets auxquels elles conviennent naturellement ; et tout ce qu'on peut demander, ce me semble, c'est cte ne jamais changer le fond des pensées de mon original : à quoi je me suis principalement étudié.
donner en cette occasion une supériorité sur les autres conditions, qu'ils ne voulaient partager qu'avec le clergé, trouvaient honteux de se voir ravalés à la <blasse du peuple : ce qui serait arrivé , si la forme usitée dans les états , et surtout la dis* tinction des trois ordres, avaient eu lieu. Ils y parurent, en effet , avec une pompe et une magnificence qui firent qu'on compta pour rien la noblesse, les gens de guerre et les autres membres de l'état : ceux-ci n'ayant pour éblouir les yeux ni le brillant des équipages, ni l'éclat de la dorure, ni l'appareil d'un train nombreux, éternels objets de l'envie, des respects et des adorations du peuple , ou plutôt éternelle preuve de notre dépravation et de notre folie.
Voilà déjà en grande partie l'idée qu'on doit se former de ces grandes assemblées , qu'on nomme augustes. Ges hommes, qu'on s'imagine devoir y apporter un esprit plein de la sagœse , de l'amour du bien public , du zèle dont étaient animés les anciens législateurs , ne s'y occupent pour la plupart que d'une ridicule motitre de luxe et d'un étalage de leur mollesse , qui paraîtraient le comble de l'inËunie à des yeux moins prévenus que les nôtres. La désunion des corps qui composent ces assemblées, la dissension , l'opposition d'intérêts, Fenvie de se supplanter , la brigue et la confusion qui achèvent d'en donner une juste idée , naissent
de cette source impure , aussi bien que la bassesse avec laquelle on y prostitue l'éloquence. Par quelle fatalité arrive-t-il donc que ce qu'un siècle acqjuiert de lumières sur ceux qui l'ont précédé ne tourne jamais au profit de la vertu, et ne lui sert qu'à raffiner le vice?
Ce n'est pas qu'il ne se trouve dans ces assemblées un petit nombre de personnes également vertueuses et capables , et qu'elles ne soient même connues pour telles; mais au lieu de faire violence à leur modestie , on affecte pour eux un oubli et un mépris qui étouffent avec leur voix celle de Futilité publique. Aussi connaît-on par une longue expérience qu'il est fort rare que la convocation des états du royaunae ait produit le bien à quoi on l'a crue propre. Pour cela, il faudrait que ceux qui les composent fussent partagés de lumières égales sur la bonne et la vraie politique , ou du moins que l'ignorance et la méchanceté se tussent devant ce peu de personnes intègres et éclairées. Mais, malheureusement parmi la multitude, pour un sage , il y a une infinité de fous ; et avec cela la présomption est le premier apanage de la folie : c'est là, plus encore que partout ailleurs, qu'il est vrai que les grandes vertus , au lieu du respect et de l'émulation, n'excitent que la haine et l'envie.;
D'ailleurs, si le prince sous lequel se tiennent les états est puissant et entêté de son pouvoir , il