‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 3)Chapitre 131 sur 239 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

saura bien les réduire au silence , ou rendre leurs projets inutiles. Si c'est un prince faible ,* et qui ignore les droits de son rang , la licence y prendra bientôt le plus court chemin pour plonger le royaume dans tous les malheurs qui suivent l'avilissement de l'autorité monarchique. Il serait donc nécessaire que le souverain et les sujets y parussent également instruits et de leurs droits, et de leurs engagemens réciproques. La première loi du souverain est de les observer toutes. Il a luimême deux souverains : Dieu et la loi. La justice doit présider sur son trône; la douceur en doit être l'appui le plus solide. Dieu étant le vrai propriétaire de tous les royaumes , et les rois n'en étant que les administrateurs, ils doivent tous représenter aux peuples celui dont ils tiennent la place par ses qualités et ses perfections; surtout ils ne régneront comme lui qu'autant qu'ils régneront en pères. Dans les états monarchiques héréditaires, il y a une erreur qu'on peut aussi appeler héréditaire : c'est que le souverain est le maître de la vie et des biens de tous ses sujets ; et que moyennant ces quatre mots, tel est notre plaisir ^ il est dispensé de faire connaître les raisons de sa conduite, ou même d'en avoir. Quand cela serait, y a-t-il une imprudence pareille à celle de se faire haïr de ceux auxquels on est obligé de confier à chaque instant sa vie? Et n'est-ce pas tomber dans II. 19

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ce malheur que de se faire accorder de force une chose en témoignant qu'on en abusera?

A l'égard des sujets, la première loi que la religion , comme la raison et la nature , leur impose , est, sans contredit, l'obéissance. Ils doivent respecter, honorer, craindre leurs princes comme l'image même du souverain maître, qui semble avoir voulu se rendre visibfe par eux sur la terre, comme il l'est au ciel par ses brillans chefsd'œuvre de lumière. Ils leur doivent encore ce sentiment par un motif de reconnaissance de la tranquillité et des biens dont ils jouissent à l'abri du nom royal. Au malheur d'avoir un roi injuste, ambitieux, violent, ils n'ont qu'un seul remède à opposer, celui de l'apaiser par leur soumission, et de fléchir Dieu par leurs prières. Tous ces justes motifs qu'on croit avoir de leur résister ne sont, à biea les examiner, qu'autant de pré^ textes d'infidélité très-subtilement colorés , et jamais avec cette conduite on n'a ni corrigé de princes ni aboli d'impôts ; on a seulement ajouté aux malheurs dont on se plaignait déjà un nouveau degré de misère sur lequel il n'y a qu'à i»n terroger le menu peuple, surtout celui de la campagne.

Yoilà sur quels fondemens ij serait facile d*établir le bonheur réciproque des peuples et de ceux qui les.gouvement , si de part et d'autre on se

montrait bien pénétré de la vérité de ces maximes dans les assemblées générales de la nation ; mais dans cette supposition , la convocation des états serait encore plus inutile, puisqu'on n'y a recours que dans lé cas de la mésintelligence entre le chef et les membres. On peut conclure de là qu'autant les états-généraux du royaume sont uiie ressource vaine par l'objet qu'on leur donne et par là forme qu'on y observe, autant pourrait -on en tirer de fruit pour le maintien de la discipline et des bonnes mœurs , si le prince , alors véritablement chef de tous les membres réunis , ne s'y proposait qqe de se faire rendre à la face de tout un royaume, par ceux qui sortent des charges, un compte d^ leur administration ; d'y choisir avec sagesse, et discernement ceux qui doivent les remplir; de les encourager à s'en acquitter dignement et par ses discours et par une distribution publique de la louange et du blâme, des récompenses et des châtimens * .

En attendant le jour destiné pour ouvrir l'assemblée des notables , Henri fit un voyage à Arques , Dieppe , Caudebec , etc. , pour revoir les lieux où s'étaient passées tant d'actions mémo-

* On ne peut, ce me semble, rien ajouter à la justesse de ces idées : il ne faut qu'y renvoyer ceux qui , comme Comines , Boulainvilliers, etc., ont pris le parti des états et de Tautorite aristocratique.

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rables. Je l'accompagnai dans tous ces endroits. Le roi revint à Rouen faire l'ouverture de l'assemblée par un discours prononcé avec toute la dignité d'un grand' prince , et avec une sincérité que les princes ne connaissent point. Il y déclara que, pour éviter tout air de violence et de contrainte, il n'avait pas voulu que l'assemblée se fît par députés nommés par le souverain , et toujours aveuglément asservis à toutes ses volontés; mais qu'on y admît librement toutes sortes de personnes, de quelque état et conditions qu'elles pussent être, afin que les gens de savoir et de mérite eussent le moyen d'y proposer sans crainte ce qu'ils croiraient nécessaire pour le bien public. Qu'il ne prétendait encore en ce moment leur prescrire aucunes bornes. Qu'il leur enjoignait seulement de ne pas abuser de cette permission, pour l'abaissement de l'autorité royale , qui est le principal nerf de l'état , de rétablir l'union entre ses membres , de soulager les peuples , de décharger le trésor royal de quantité de dettes auxquelles il se voyait sujet sans les avoir contractées, de modérer avec la même justice les pensions excessives , sans faire tort aux nécessaires; enfin d'établir pour l'avenir un fonds suffisant et clair pour l'entretien des gens de guerre.

. Le roi ajouta qu'il n'aurait aucune peine à se soumettre à des moyens qu'il n'aurait point ima?

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