‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 3)Chapitre 14 sur 239 · LIVRE SIXtÈMEv · texte numérisé non relu

LIVRE SIXtÈMEv

Le roi venait d'arriver à Chartres * , qu'il avait choisi pour la cérémonie de son sacre ^ ^ lorsque

ft lent. Enfin s'étant remis, après que Grillon fut sorti, et se « tournant du coté des seigneurs qui raccompagnaient , et « qui, avec de Thou, avaient admiré sa patience, après une « brutalité si criminelle, il leur dit : La nature m'a formé co- « 1ère, mais depuis que je me connais, je me suis toujours tenu « en garde contre une passion qu'il est dangereux d'écouter. c( Je sais par expérience que c'est une mauvaise conseillère : « et je suis bien aise d'avoir de si bons témoins de ma modé- « ration. Il est certain que son tempérament, ses fatigues con- « tinuelles, et les différentes situations de sa vie, lui avaient « rendu l'âme si ferme, qu'il était beaucoup plus le maître de « sa colère que de sa passion pour la volupté. On remarqua « que durant la contestation de Grillon le maréchal de Biron, « qui se trouva chez le roi, et qui était assis sur un coffre, « faisait semblant de dormir; que plus elle s'échauffait, et que «< les voix s'élevaient, plus il affectait de dormir profondé- » ment ; quoique Grillon se fût d'abord approché de lui pour <t l'injurier , et qu'il lui criât aigrement aux oreilles qu'il n'était « qu'un chien galeux et hargneux. La compagnie fut persuadée « qu'il n'avait affecté ce profond sommeil qu'afin de ne se « point commettre avec un emporté et im furieux : ce qu'il « eût été contraint de faire , pour peu qu'il eût paru éveillé. » On crut encore qu'il avait voulu laisser au roi toute la fa- « tigue de la conversation. »

' Le 17 février 1694.

* Contre une ordonnance assez frivole des états de Bloîs , que cette cérémonie est nulle, à moins qu'elle ne soit faite dans la ville de Reims. Il fut décidé que ce serait Nicolas de Thou, évéque de cette ville, qui sacrerait sa majesté, et non l'archevêque de Bourges, qui prétendait à cet honneur comme grand-aumônier > et qu'on se passerait de la sainte Ampoule. Voyez celte cérémonie décrite dans les historiens.

je le rejoignis pour Tinstruire de mon voyage, et lui demander un plein pouvoir. Je comptais repartir incontinent, et je ne m'attendais pas à me voir retenu près de lui dix ou douze jours comme je le fus. Il s'agissait de la réconciliation du comte de Soissons et du duc de Montpensier , dont l'inimitié avait pris naissance à l'occasion des prérogatives de leur rang de princes du sang , et s'était fortifiée en dernier lieu par leur concurrence aux mêmes charges , aux mêmes gouverneraens , et de plus à la même maîtresse. Madame, sœur du roi. Le duc de Montpensier était , sans contredit , le plus avant dans les bonnes grâces du roi , et le mieux partagé du côté de la fortune. Ses biens étaient immenses. Il parut au sacre avec une suite de quatre ou cinq cents gentilshommes ^ tandis que son rival pouvait à peine en entretenir dix ou douze. Mais celui-ci lui était supérieur quant à un point : c'est que tout pauvre qu'il était , sans place et sans gouvernement , et mal voulu du roi, surtout depuis son échappée de Rouen , il possédait le cœur de la princesse , que rien n'avait pu refroidir à son égard. La comtesse de Guiche * était le dépositaire de tous leurs secrets et leur commune messagère, lorsqu'ils ne pouvaient se

* La même qui avait été maîtresse de Henri lY ; mais elle était devenue fort grosse, grasse et rouge de visage. Journal du règne de Henri III, tome i, page 270.

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