LIVRE SIXIÈME
voir. Elle avait si bien échauffé cette liaison , qu elle leur avait fait signer à toi)s deux une promesse de mariage que la seule difficulté des temps les empêchait de mettre à exécution.
Sa majesté souhaitait si passionnément de pouvoir raccommoder les deux princes de son sang , que cette considération l'emporta sur celle du traité avec Villars. Elle n'eut aucun égard à mes instances, ni au danger que je lui faisais envisager dans le retardement : il fallut que je me déterminasse à entreprendre cette difficile réconci^ liation conjointement avec l'évéque d'Évreux , sur lequel le roi avait d'abord jeté les yeux, mais qu'il ne trouvait pas capable de faire réussir seul une affaire si délicate. Il est vrai que je m'étais toujours conservé une grande part dans la confidence du comte ; mais je connaissais son esprit hautain et dédaigneux , que la seule crainte de paraître déférer à un rival qui lui était supérieur porterait non-seulément à se raidir dans ses prétentions , mais peut-être encore à en former de nouvelles. Je n'ennuierai point par le récit de nos contestations , des refus et des mauvaises humeurs que nous eûmes à essuyer : nous fumes plus d'une fois près d'abandonner la partie. Cependant, à force de raisons tirées de la volonté et de la satisfaction du roi, avec beaucoup de patience, de prières et d'importunité , nous parvînmes à faire
3o MÉMOIRES DE SULLY.
consentir les deux princes à se voir et à s'embrasser. Je ne garantis pas que le cœur ait jamais eu beaucoup . de part à cette démarche : je me donnai bien de garde de discuter l'article de Famour et du mariage, qui, demeurant indécis, laissait entre eux la principale semence de division , mais qui me parut un obstacle absolument insurmontable.
J'étais fort satisfait d'avoir réussi san3 toucher cet article ; et je ne voyais plus rien qui m'empêchât de me rendre à Rouen. Je n'en étais pas où je pensais. Le roi n'avait paru si fort empreséé pour le raccommodement des deux princes que pour arriver à un second point qu'il désirait encore plus passionnément ; et ce second point était précisément celui que j'avais cru devoir mettre si prudemment de côté , le mariage de Madame , sa sœur : pour comble, ce fiit encore moi sur le* quel sa majesté s'arrêta pour amener la chose à son but. Je fus donc chargé de nouveau de retirer la promesse de mariage dont il vient d'être parlé , afin que, cet obstacle étant levé , le roi , résolu de gratifier en tout le duc de Montpensier, employât ensuite son autorité pour lui mettre la princesse entre les bras , et par là se vit enfin délivré de la crainte de voir conclure un mariage , qui , tout clandestin qu'il eût été , ne l'en aurait pas moins embarrassé, le comte de Soissons se rendant son