LIVRE NEUVIÈME
J'insistai de même sur la nécessité où était sa majesté de se montrer du moins dans la capitale de la Bretagne, en^orte que, changeant son projet, le roi résolut de venir y passer quelques jours avant que de s'e» retourner à Paris , et d'expédier pour cet effet , le plus promptement qu'il serait possible, les deux affaires qui le retenaient à Nantes.
Il était devenu plus nécessaire que jamais de régler eMle qui regardait les protestans. Ce corps prenait oti France une si grande licence , que le roi même n'était pas à couvert de ses emportemens et de sa malignité. Les remontrances que sa majesté avait faites aux auteurs du complot dont il vient d'être parlé , loin de les faire rentrer dans leur devoir, semblaient n'avoir servi, au* contraire , qu'as leur faire faire les derniers efforts pour porter tout le parti protestant à prendre , dans ses différens synodes la plus violente résolution. Madame de Rohan n'avait pas trouvé au-dessous d'elle de briguer auprès des particuliers pour y faire agréer à la pluralité des voix qu'on prît les armes , et qu'on forçât le roi à recevoir les coi^r ditions qu'on prétendait lui prescrire : en quoi elle avait été merveilleusement secondée par d'Aubigné , connu par sa langue médisante et satirique». C'est lui qui avait osé soutenir dans ces assemblées qu'on ne devait plus prendre aucune confiance en un prince qui avait abjuré avec sa reli-
gion tout sentiment d'affection , de bonne volonté et de reconnaissance pour les calvinistes ; que la nécessité seule forçait encore à avoir recours à eux , et à les ménager ; qu'après cela il ne se soucierait plus de rien faire pour leurs consciences , leurs vies et leur liberté ; que la paix , sur le point d'être conclue avec l'Espagne , allait attirer sur tout le parti les dernières misères , parce que le seul motif qui portait Henri à la faire était de s'unir ensuite avec cette couronne et le pape pour les sacrifier à leurs ressentimens communs ; qu'il ne restait donc plus qu'à profiter de l'embarras du roi pendant un siège pénible (celui d'Amiens) , de la disette d'argent où il était , du besoin qu'il avait d'eux, et du pouvoir qu'exerçait encore le duc de Mercœur en Bretagne, pour obtaiir par la force ce que Henri refuserait ensuite de leur accorder.
Pour mieux soulever ces assemblées , on se croyait permises les plus noires calomnies. D'Aubigné ne rougissait point d'y représenter Henri comme un prince indifférent à toutes les religions , et passionné pour celle qui lui assurait un trône' ; voilà l'idée qu'il voulait qu'on eût de sa conversion. Les torts prétendus faits aux protestans ne laissaient point douter, selon lui, du nou-
* « Il y a trois choses, disait Henri IV, que le monde ne veut « croire, et toutefois elles sont vraies et bien certaines : que la
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veau système de politique que Henri s'était formé. Ces torts ouvraient un vaste champ à d'Aubigné : le moindre y était traduit sous le nom de l'outrage le plus marqué et de la plus insigne perfidie ; et on y mettait, sans la moindre justice, sur le compte du roi, tout ce qui partait du seul parti catholique ou de la cour de Rome. Le duc de Bouillon, laissant aux autres les paroles, appuyait d'Aubigné, par son adresse singulière à jeter de la division entre le roi et tous ceux qui l'approchaient, catholiques ou protestans, et à lui susciter assez d'affaires pour qu'il ne pût de long-temps se tourner contre lui. La prise de Mende par Fosseuse, et l'équipée du comte d'Auvergne, étaient le fruit de ses conseils.
Toutes ces personnes ne s'oublièrent pas auprès des ambassadeurs anglais et hollandais, sitôt qu'ils les virent arrivés à Nantes ; et ils comptaient d'autant plus sûrement les entraîner dans leurs vues, qu'on n'ignorait pas qu'il leur était recommandé sur toutes choses d'empêcher la paix avec l'Espagne. Ces ambassadeurs étaient milord CéciP,
« reine d'Angleterre est morte fille, querarchiduc est un grand « capitaine^ et que le roi de France est fort bon catholique. » Journal de V Étoile y page a33.
' Ce n'est pas ce secrétaire lui-même qui s'appelait Guillaume, mais Robert, son fils. {De Thou, liv. 120.) Voyez aussi la Chronologie septennaire y année iSgS, sur cet entretien de Henri lY avec les ambassadeurs anglais et hollandais.
secrétaire de la reine Elisabeth, et Justin de Nassau, amiral de la république. Ils envoyèrent demander au roi une audience dans laquelle ils pussent conférer seuls avec sa majesté, ou du moins n'ayant avec elle que Loménie et moi. Je ne pus pas m*y trouver, étant occupé à Rennes.
Si les deux ambassadeurs en avaient cru les protestans , ils n'auraient cherché qu'à intimider le roi , et à le forcer par menaces à se prêter à tous leurs desseins ; mais soit que cela ne fût point en leur pouvoir, ou qu'ayant reconnu l'injustice des réformés, ils regardassent comme indigtie d'eux d'épouser leurs passions, ils ne dirent rien au roi de ce que ceux-ci leur avaient suggéré. Ils avaient d'ailleurs des offres à faire bien plus capables de séduire un prince dont on connaissait le penchant pour la guerre. L'ambassadeur anglais offrit de la part de la reine sa maîtresse six mille hommes d'infanterie et cinq cents de cavalerie^ exactement entretenus et soudoyés, et Nassau quatre mille hommes de pied , avec une artillerie nombreuse, fournie et servie de tout point ; outre un secours particulier qu'on laissait entrevoir, qui serait considérable , si Henri voulait s'attacher à reprendre Calais et Ardres. Supposé que le roi se fut montré touché de ces offres , les deux ambassadeurs avaient ordre de conclure à l'heure même un traité d'alliance de l'Angleterre et des