LIVRE SIXIÈME. Sq
roi * , pour conclure non seulement avec ce gouverneur, mais encore avec tous les autres gouverneurs et o£ËM:iers de la province. Desportes arriva comme j'allais partir ; il m'arrêta encore. Il venait de la part du baron de Medavy prier l'évêque d'Évreux de lui prêter pour quelques momens sa maison de Condé , et m'engager à passer par cet endroit pour m'aboucher avec lui sur les conditions de son traité et de celui de Vemeuil. Je partis de Chartres, et vins coucher à Anet, où madame d'Aumale me sollicitait instamment depuis longtemps d'aller la voir.
Cette dame, plus avisée que son mari, le conjui*ait sans cesse de quitter la Ligue et de se donner au roi. Outre le devoir et la sûreté , elle trouvait dans cette démarche son propre intérêt ; les af- Êtires domestiques du duc d'Aumale* étant si dérangées, qu'il était menacé d'une ruine prochaine, et qu'il ne pouvait l'éviter qu'en se faisant accorder les avantages dont jouissent en cette occasion ceux qui rentrent des premiers dans le devoir. Je descendis à Anet dans une auberge;
' Le duc de Sully d'aujourd'hui possède l'original de ce plein pouvoir, et ceux de plusieurs lettres de Maximiiiea de Béthune à ce sujet.
' Charles de Lorraine, duc d'Aumale, mort en iSSi'VTctiré à Bruxelles. Sa femme était Marie de Lorraine, fiUlé idé^René, duc d'£lbeuf.
4o MÉMOIRES DE SULLY.
et, pendant qu on m'y appré'fcait à souper, j'allai voir madame d'Aumale, suivi d'un seul page. La joie éclata sur le visage de cette dame dès qu'elle m'aperçut. Elle y ajouta toutes les grâces d'un accueil caressant; et, pour ne pas perdre un temps précieux, elle me prit par la main, et, me faisant parcourir avec elle ces galeries et ces beaux jardins qui font d'Anet un lieu enchanté, elle ne m'entretint que de la passion qu'elle avait de voir son mari dans l'obéissance due à son souverain , et des conditions qu'il voulait y mettre. Je laisse toutes les propositions approuvées et rejetées entre nous deux. Jusque-là je n'avais rien vu qui ne fit honneur au maître d'une maison vraiment royale, et j'aurais ignoré l'état déplorable où il était réduit, si la duchesse ne m'avait prié, et, pour ainsi dire , violenté , de demeurer à souper et à coucher chez elle. Après un repas attendu fort long- temps, et aussi mauvais que mal servi, je fus conduit dans une chambre fort vaste et toute reluisante de marbre, mais si dénuée et si froide, que, ne pouvant ni m'échauffer ni m'èndormir dans un lit où de courts et étroits rideaux de taffetas, une simple couverture fort légère et des draps moites, pouvaient transir même au milieu de l'été, je pris le parti de me relever. Je comptais me dédommager en faisant un grand feu, niais je ne trouvai pour tout bois à brûler
que da houx et du genièvre vart, qu^ (ut impossible «Talliiiiier. Je passai la nuit entière dans ma robe de chambre, œ qui me tint éveillé de fort grand matin. Je quittai avec plaisir un si méchant gîte, et f aUai retrouver mes gens , dont le moindre avait £ût beaucoup meilleure chère, et lùen mieux passé la nuit que son maître.
Je réparai cette fatigue à Condé, où je trouvai toutes sortes de commodités. En y arrivant, je me mis dans un fort bon lit, attendant Medavy , qui ne devait venir que sur le midL Medavy en usa d'abord suivant Tidée où Ton est qu'en pareille conjoncture le plus petit seigneur est en droit de se £aûre valoir dix fois plus qu'il ne vaut. U remplit par£atement son personnage par un air de dusse défiance , et une supériorité affectée avec laquelle il crut bien avancer ses affaires. Je con* trastai avec sa ^-anité par une firanchise qui le démonta. Je lui dis tout uniment que, s'il attendait que les villes eussent Ëdt leur accord , son sacrifice diminuerait tout d'un coup de plus de la moitié de son prix, lui qui n'avait que Yemeuil à proposer, et que peut-être on ne voudrait plus après cela l'écouter , ni lui rien accorder du tout Ma sincérité força la sienne : il se montra plus raisonnable, et nous fumes bientôt faoeord. Il me pria seulement que la chose ne fut rendue publique qu'à la fin de mars , parce qu'il s'était en-
4t2 MEMOIRES DE SmAaY.
gagé avec M. de Villars de ne rien faire que de sa participation. Il chargea Desportes de venir avec moi à Rouen , pour rendre cette déférence au gouverneur, et en même temps pour voir si je finirais avec Villars, dont l'accommodement entraînait le sien , et en quelque sorte nécessairement. Le lendemain je vins coucher à Louviers, d'où ayant fait savoir mon arrivée à l'amiral de Villars , il envoya disencourt , capitaine de ses gardes , me recevoir à la porte de la ville. J'y entrai , non plus secrètement , mais publiquement et avec une espèce de pompe. Le peuple avait rempli les rues , et l'espérance d'une paix qui allait rétablir la tran* quillité et le commerce lui faisait pousser mille cris de joie sur mon passage. Villars avait fait préparer , pour me loger avec ma suite , qui était de douze ou quinze gentilshommes , la plus belle hôtellerie de Rouen , et il y avait donné tous les ordres nécessaires pour que nous y fussions traités splendidement. Lafont, qui était chargé de ma réception , m'attendait pour m'y conduire. Il enchérit sur son maître. Il me donna le soir la musique , et le spectacle des sauteurs et des joueurs de gobelets , auxquels il fut impossible de faire recevoir ni argent ni présens. J'envoyai du Perat visiter de ma part l'amiral, madame de Simiers et l'abbé de Tiron ' , qui eut une grande * Philippe Despôrtes, abbé de Josaphat, Tiron et de Bonport.