LIVRE DIXIEME
choses dégénère bientôt en une espèce de fureur , dont la perte du temps n'est que le moindre effet. La prodigalité , la ruine et le déshonneur en sont les suites ordinaires. Il n'appartient qu'à un homme qui ne peut se 'résoudre à vivre et à s'entretenir avec lui-même de penser éternellement galeries, colonnes, dorures, et de courir toute sa vie après des statues, ^es antiques et des médailles. Sachez vous contenter d'un tableau commun ; la déUcatesse de ramasser avec de grandes dépenses, et d'aussi grandes inquiétudes d'esprit, des originaux et toute autre pièce rare, ne vient que de préoccupation.
Je suis pourtant bien éloigné, avec toutes ces maximes, de pousser la sévérité jusqu'à défendre à l'homme en place tout retour vers soi-même, et lui interdire toutes sortes de plaisirs. Je veux qu'il se divertisse , et qu'il prenne soin de sa fortune , pourvu qu'il £sisse l'un sans se répandre et se dissiper; et l'autre, sans se flétrir et se dégrader. C'est un des avantages de l'esprit d'ordre et de modération, que celui qui le possède, pourvu qu'il vive long-temps, se trouve dans l'abondance sans qu'il s'en aperçoive. Faire fortune, qui est un terme si odieux , parce que souvent il n'offre qu'injustices , vexations et cruautés dans les emplois , que lâches artifices , indignes flatteries , basses servitudes , ou même fourberies et trahi*
sons à la cour, n'est fins qu'un effet naturel, et même une vertu , lorsqu'on n'y aperçoit que le prix du travail et la récompense légitime des bonnes actions. J'ajoute seulement, de peur d'équivoque, qu'ils y doivent être nperçus si clairement , qu'ils frappent les yeux , et arrachent l'aveu de nos plus grands ennemis '.
Pour cela il devrait être établi que tout homme qui prend en main le maniement des finances, ou de telle autre partie du ministère , fît et renouvelât de temps en temps une espèce de profession , je veux dire qu'il commençât, en entrant en place, par fournir un mémoire exact et détaillé de ses fiicultés présentes , et qu'il en donnât im second dans la même forme en sortant du ministère; en sorte que le changement arrivé dans son état ne fôt pas moins connu des autres que de luimême. J'ai déjà eu soin de rendre compte au public de toutes les augmentations de biens et de dignités
' Une graode partie des maximes dont est remjili le ehap. S, l'^part., du testament politique du cardinal de Bichelien> qui traite du conseil et des conseillers du roi , est visiblement tirée de cet endroit et de plusieurs autres mémoires de Sully, et principalement ce qu'il dit des quarts qualités requises pour faire le conseiller parfait, qui sont la oapacilé, la fidélité, le courage ou fermeté , et rapplication. J'aurai occasion dans la suite de faire quelques observations sur ce que les maximes et les mœurs de Sully paraissent avoir d'outré par rapport à ce qti*oii appelle luxe.